0 N° 48. F l* DÉCEMBRE 1912 3 LA NOUVELLE
EVUE FRANÇAISE
à SOMMAIRE :
P. F. ROCHE : Larmes de la Volupté. JACQUES RIVIÈRE : De la Foi (Fin). HENRI GHÉON ; L'’Epreuve de Florence (I).
3 BERNARD COMBETTE : L'Exécution double.
À N
È Chronique de Caërdal, par ANDRÉ SUARËS.
k (D'un mince auteur. — Chasse au tigre).
F La Littérature, par ALBERT THIBAUDET.
4 (Gustave Flaubert, par Louis Bertrand).
4 Le Roman, par CAMILLE VETTARD.
+ (Les Fabrecé, par Paul Marguerite).
Le Théâtre, par JEAN SCHLUMBERGER.
(Dans l’ombre des statues, par Georges Duhamel. — Bagatelle, ) par Paul Hervieu).
; NOTES par LOUIS CHADOURNE, JACQUES COPEAU, 4 LOUIS DUMONT-WILDEN, LÉON-PAUL FARGUE, | HENRI GHÉON, EDMOND PILON, JEAN SCHLUM- BERGER, CAMILLE VETTARD :
| Au Salon d'Automne. — Deux nouveaux volumes de la Biblio- d thèque Française. — Le Rabaga, par Blanche Rousseau, — La 24 plus humble vie, par Charles de Bordeu. — La philosophie de 4 M. Bergson, par René Gillouin. — Une amie inconnue d'Eugénie à de Guérin: Coraly de Gaïx. — Bernard Shaw, par Augustin É Hamon. — Pour la bataille.
2 LETTRES ITALIENNES : Ma montagne, par Scipio Slataper.
d LES REVUES.
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 35 & 37, RUE MADAME, PARIS
Le numéro: fr. 1.50
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
REVUE MENSUELLE . DE LITTÉRATURE ET DE CRITIQUE.
Directeur : JACQUES COPEAU Secrétaire: JACQUES RIVIÈRE
Le Directeur reçoit le premier et le troisième samedi de chaque mois, de 3 heures à 5 heures.
Le Secrétaire reçoit le Lundi de 3 h. à 5 h.
Adresser tout ce qui concerne la rédaction à M. JACQUES RIVIÈRE et tout ce qui concerne l'administration à M. L'ADMINISTRATEUR COMMERCIAL
de la Nouvelle Revue Française
35 & 37, RUE MADAME
Les Manuscrits ne sont pas retournés.
Les auteurs non avisés dans le délai de deux mois de
l'acceptation de leurs ouvrages peuvent les reprendre au
Bureau de la revue, où ils restent à leur disposition pendant un an.
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LARMES DE LA VOLUPTÉ
Un lourd nuage suspend sur ma tête bien autre chose qu'une menace de pluie : j’appréhende un vague malheur dans ces colorations d’ardoise.
Sur le fleuve d’un glauque épaissi le dessin des branches est d'un noir plus aigu: toutes mes pensées comme des feuilles tournent du vert au bleu sombre.
Quelle allure aisée a donc Notre Dame dans ce froid humide ! comme on la sent ici chez elle!
Son architecture a pour éléments le nimbus, l’eau morne et l’arbre dépouillé.
Aérienne, profonde, hérissée, de tous les rêves de la brume elle a composé sa beauté, qui est une prière.
Oh ! puissé-je ainsi, prenant la nuée, l’onde limoneuse et le rameau nu, faire de ces notes dispersées un chant qui soit la symphonie de mon amour et du climat !
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Il
Une chanson des bords de Seine où le lyrisme et l'analyse se marient étroitement, comme la ligne et la couleur des vieux quais de Paris.
La poésie réconciliée avec la vérité : des jets de
flamme et des jets d’eau, un feu d’artifice parmi,
des fontaines.
Vers et prose ou ni l’un ni l’autre : une ambi- guité qui surprend l'oreille, née de dissonances entre les deux modes, une oscillation entre deux aimants. ,
La rime écartée mais sans nul dédain, parce qu'aujourd'hui c’est ma fantaisie.
L’abstraction comme un silex d’où l’étincelle jaillit, comme une forme dénudée de l’image.
L'image portant la pensée comme un fruit son noyau.
Oui, sans hypocrisie et sans fausse honte, le complet aveu des choses de la chair, la plus incu- rable tristesse.
Le désir, comme une bête en cage bâillant de faim ou, repue, bâillant d’ennui, et qui avance sa gueule entre les barreaux et souffle longuement.
Et ces instants de plénitude, si rares, si courts, mais dont les souvenirs, comme des torches dans le brouillard des rues, rayonnent sur des années,
EN
LARMES DE LA VOLUPTÉ 9S1
sur toute une vie, révélant dans l’animalité quelque essence divine.
La souffrance, mais belle et fière : un sourire navrant plutôt qu’une grimace.
Jusqu'au désespoir, jusqu’au goût de la mort, toute l’ombre, mais chaude et nourrie de lumière, transfigurée par l’Art, comme vue à travers un glacis doré, proche et lointaine.
III
Un gros parfum étouffé dans les tentures, des pas amortis dans les tapis, le verrou tiré.
Elle se retourna vers moi, le profil penché sur l'épaule, tout son fin visage encore affiné, et sourit.
Une lumière voilée où vibraient des ondes obscures bruinait du plafond doucement, une brumeuse lumière verticale.
Un reflet roux dans les cheveux, l’ombre des boucles sur les joues pâles, deux minces lueurs entre les paupières bridées.
Devoir, quel son mort rends-tu dans cette chambre sourde : un frôlement de jupe qui tombe, à peine entendu |!
Enjambez la jupe, mes jolies jambes nues, allez- y gaiement |
On nous trompe, on nous dit : La vertu, la morale. ”
Oserai-je répondre : “ Assez, laissez-moi ! Le
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plaisir est la chose sérieuse ; ce sourire prometteur sur la face de la vie est la plus sérieuse chose. ”
IV
Contemple à vol d'oiseau, par la pensée, à travers le velum des fumées et des pluies, la cara- pace énorme du Paris nocturne, creusée profon- dément de sillons lumineux.
Le toit qui nous couvre n’est qu’une écaille au milieu de milliers d’autres semblables, et la cham- bre où nous nous aimons, une étroite lacune dans l'épaisseur d’une pierre poreuse.
L’humidité infinie de l’automne s’égoutte d’une hauteur incalculable sur le zinc sonore, et descend plus bas pourrir les dernières feuilles.
Dans cette monstrueuse cité aplatie sous l’amon- cellement des nuages, combien de cellules élégantes ou sordides, ou plus tristement, comme celle-ci, parées d’un clinquant horrible, retiennent dans leur bulle d’air chaud un couple enlacé !
Joie amère des sens, inquiétude qui resserre l'étreinte des amants, et fait s'appuyer plus fort sur un jeune sein le front brûlant de l’homme !
Ces yeux troubles, ces paupières battantes, ces contorsions frénétiques, qu'est-ce que tout cela signifie, sinon que le vertige causé par le renverse- ment immédiat du présent dans le passé s’accom- pagne en nos cœurs du désir désespéré de sus-
LARMES DE LA VOLUPTÉ 953
pendre la chute, de remonter la pente ou, du moins, de ne pas voir le gouffre où nous sombrons pêle-mêle ?
Chaque sexe veut fondre sa douleur dans la douleur de l’autre, et cherche un remède dans le délire de cette addition ; la somme de l'angoisse augmente, mais le délice vient de ce qu’elle est partagée ou, plus exactement,commune, car chacun veut l’éprouver tout entière.
L'homme dit à la femme : Donne-moi toute ta peine, j'ai de larges épaules. ” Et la femme à l’homme : Confie-moi tes soucis, car ma faiblesse n’est qu'apparente. ”
v
O bouche amollie, qui se détend, qui se défait sous le baiser, comme la chair se dissout dans la mort, mortelle bouche adorée !
VI
La rumeur de Paris ajoute à mes souffrances, mais leur donne un rythme, comme la musique exalte nos ennuis, et, par la contagion de sa cadence, les transforme en ivresse lyrique.
Dans ce tourbillon de lumières, dans ce torrent de bruits, je me cramponne à toi, cher petit corps vaillant !
9 54. LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
L'étincelle qui bleuit les fentes des persiennes, les sons de trompes discordants montent de la rue à l'assaut de cette chambre.
Fais que je résiste une seconde à ce tournoie- ment, une seconde encore ! Ah! pour que j'aie, stupéfié durant une seconde, l'illusion du bonheur immobile, invente, ma chérie, la caresse la plus ruineuse, celle qui ouvre une blessure par où la vie s’épuise |
VII
Avec une surprise, une curiosité, une applica- tion intenses, je regarde ton visage, comme si je ne l'avais jamais vu, ce visage unique parmi tant de visages.
La foule des vivants et des morts s’efface der- rière lui, comme les dessins d’une tapisserie au crépuscule, comme les ramages d’un rideau sombre.
Seul, sur ce fond, il se détache, phosphorescence inexplicable.
Je regarde ces yeux qu'éclaire une flamme intérieure, le carmin vif des lèvres dans la nacre du teint, et je ne comprends pas.
J'inspecte les traits, rien ne m'en échappe : je m'attendris à leur trouver des défauts.
Je vois ce qui semble errer en dehors du dessin et de la couleur même : cette expression de chatte qui ronronne et fait patte de velours.
LÉ
LARMES DE LA VOLUPTÉ 956
Mais je ne comprends toujours pas.
Le corps, je l’ai étudié longuement; j'en ai fouillé toutes les ombres, interrogeant ici le goût et là scrutant l’odeur.
Mais, chère, pas plus que ton visage, ton corps ne m'a livré ton secret.
VII
Oui, pourquoi toi, pourquoi Detiement toi ?
Te les visages du monde, jasqu ‘aux plus ingrats, ont quelque chose en eux que j'aurais pu aimer.
Pour déformée qu’elle soit, c’est encore l’image de la Face divine que le plus disgracié des hommes.
Tous les visages humains réclament mon amour.
Des multitudes d’inconnus, pressés dans l'ombre autour de moi, mendient un regard de tendresse.
D'un geste de la main, à toute heure du jour, j'écarte ces suppliants.
Mais eux, à toute heure, ils reviennent en se traînant sur les genoux.
Lorsque, ayant baissé les yeux, je les relève lentement, j'aperçois, depuis mes pieds jusqu’à l'horizon, dans l'angle d’un regard qui, à mesure qu'il remonte, s'étend de plus en plus loin, toute une mer de visages tournés vers moi dans l’attente.
Pourquoi donc toi, pourquoi précisément toi ?
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J'ai, pour te revêtir, dépouillé tous mes frères !
J'ai, pour te joindre, marché sur eux |
Ah ! je comprends ce masque implacable que prend parfois, dans la mort, le visage de ceux que la vie a frustrés, cet air de rancune qui semble nous dire : “Tu me le paieras éternellement ! ”
IX
Mais qui peut ouvrir d’assez larges bras pour étreindre tous les maux de la terre, avec une sympathie aussi vivante, aussi charnelle, aussi enracinée aux entrailles que celle qui m'incline à dorloter tes chagrins ?
X
Comme un adoucissement à toutes les piqûres que font les vaines paroles aux âmes solitaires, je t'offre mon silence.
Si, loin de peser sur tes rêveries, ma présence muette leur imprime une allure plus aisée, un mouvement plus rapide, si elle ajoute à leur mystère, alors oui tu m’aimes.
Viens, nous écouterons ensemble le grondement sourd du temps qui se précipite autour de nous, en nous, et dans cet être étrange, né de toi et de moi, cette création double que l'amour compose, une seconde, avec les corps mêlés des amants.
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LARMES DE LA VOLUPTÉ 957
O silence, harmonieux silence! Grâce à lui je peux croire que tu accordes à toutes mes pensées l'adhésion d’un esprit attentif, et que les batte- ments alternés de nos cœurs forment la pulsation d’une seule et même vie !
Regarde-moi de ces yeux tendres qui me per- suadent un instant que ma personne est d’un grand prix.
Regarde-moi de ces yeux dilatés qui m'assurent, l’espace d’un éclair, que le pauvre homme que je suis te dispense tout le bonheur du monde.
Laisse-moi, penché sur tes prunelles, chercher dans ces miroirs étroits ma propre image embellie, à l'infini répétée.
Mais surtout donne-moi le plaisir, qui contient tant de choses que, lorsqu'il fond sur nous, nous plions sous son poids.
XI
Toute la nuit dans ta chaleur, le poids de ta tête sur mon épaule, et cependant j'étais seul.
Mais ton empreinte était sur moi, et, à l'endroit le plus appuyé, il semblait que le sceau fût resté dans la cire.
J'avais encore, au creux des mains, la volupté du toucher, un chatouillement presque insupportable.
Toute la nuit dans le parfum de tes touffes poivrées, toute la nuit dans les œillets.
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J'entr'ouvre les yeux, hélas ! une lame de jour luit au haut de ma fenëêtre, entre le mur et le volet, comme le couteau dans l’encadrement de la guillotine.
À tâtons je rassemble une à une mes pauvres forces postiches avec les pièces de mon vêtement.
XII
Je me retrouve un soir en face d’un ami, avec une si vive, une si fulgurante conscience de mon identité, que j’éprouve, à voir, à sentir mon corps, à constater ma présence, une stupéfac- tion effrayée.
Il y a entre nous deux la blancheur d’une nappe carrée, des scintillements de cristaux, la topaze d’une liqueur.
Au travers d’une fumée plus subtile que les volutes de nos cigares, la tête de mon ami tantôt se rapproche et tantôt s'éloigne, tantôt semble sur le point de m'entrer dans les yeux tout entière, tantôt flotte, détachée, à la surface d’un miroir.
Et la voix suit les fluctuations de la tête : tout à l’heure, elle m'emplissait les oreilles, la voici maintenant qui doit franchir pour m'atteindre toute la largeur d’un fleuve embrumé.
C’est qu'un violon chante dans une salle voisine, un chant parfois si bas que les plus légers froisse- ments de couverts font autant de ruptures de
LARMES DE LA VOLUPTÉ 959
rythme : la logique de mon compagnon enchaîne alors ma pensée.
Mais, soudain, le violon commande, et ma douleur se lève, hagarde, échevelée, déclame et déchire sa robe. Toutes les images de mon esprit, dans un grand remous, reculent et font cercle autour de cette furie.
XITI
Quand je suis loin de toi, je vis dans l’obses- sion de l'heure où je te retrouverai ; quand je te retrouve, je ne songe à rien, qu’à la volupté.
Les gémissements du plaisir, voilà donc tout ce qui m'importe dans l'ennui des journées !
Est-ce moi, cette ombre qui se hâte dans les rues pluvieuses du soir, semblables, avec tous leurs reflets, à des fonds d’aquarium moirés de lueurs tremblantes ? ;
Est-ce moi, ce corps que voici, le front penché sur un livre, à la clarté d’une lampe ?
Ou cet homme encore qui, souriant, ouvre sa porte à ses amis ?
Non. Ce passant, ce liseur, cet hôte empressé me sont étrangers.
Comme les courses de l’un me fatiguent | comme la présence de l’autre me pèse ! comme la voix du troisième suffit à m’excéder |!
Quand ces importuns prendront-ils congé de
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mon vrai personnage, du maniaque buté sur cet unique rêve : gémir dans tes bras doucement et doucement te faire gémir !
XIV
Ainsi, c’est pour cela, pour la satisfaction d’en- tendre cette plainte arrachée à l’âme éperdue, c’est par attachement à ce redoutable rien : la particu- larité peut-être imaginaire d’un contact ou d’un parfum, que l’on s'engage à pas précipités dans un monde où tous les sentiments cultivés perdent soudain leurs fruits, comme les arbres d’un verger en une nuit de tempête.
Les obligations les plus strictes, les affections les plus pures, rejetées comme des entraves ; la trahison, consentie ; la pitié, étouffée ; et, là-bas, au bout de l’atroce perspective, à l'extrémité du désordre, cette dernière image : un escalier gluant qui descend vers la Seine.
XV
Que les ponts de Paris, la nuit, ont de gravité pensive ! Ce sont des géants, au bord de l’abîme, qui rêvent, appuyés sur leurs coudes.
Entre deux rives étincelantes s'étend une zone obscure, une large dépression qui vous souffle aux narines sa molle haleine mouillée.
74
LARMES DE LA VOLUPTÉ 961
Rien ne décèle dans les ténèbres la sournoise présence, hormis cette fraîcheur fade ou bien, apparues en travers d’un reflet, ces bizarres sténo- graphies que le courant dessine et qu'il efface aussitôt.
C’est, depuis mille et mille ans, la même phrase que l’eau déroule continäment, aussi vieille que la vie et glissante comme elle.
Vieille aussi comme la mort est cette phrase éternelle, car la vie et la mort se déversent l’une dans l’autre, sans jamais interrompre leurs mutuels échanges.
Le commencement de la phrase est oublié, la fin, impossible à prévoir; chaque seconde écrit quelques mots qui, détachés, font une énigme ; et les signes mêmes de cette énigme sont recouverts par les suivants.
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L'AMOUR DANS LE MIROIR DE LA SOLITUDE
L'espace fuit, d'azur argenté, entre les colonnes pourpres des pins.
Là-bas s’allongent, en travers de la plaine, de larges bandes couleur d’iris sombre, où étincellent, çà et là, des prairies d’un vert tout naïf et de minuscules toits roses.
L’humeur du paysage varie selon les glissements des nuées : le voici renfrogné, rassemblant soudain d’antiques forces mauvaises, et ses traits flétris montrent son grand âge ; le voilà rajeuni, ignorant du mal.
Le bourdonnement des taons sur les fleurs se confond dans mes oreilles avec le bruit de mon sang échauffé par la marche, comme si, débordant les frontières de mon corps, les vibrations de ma vie se propageaient dans l'air.
La terre, moite encore d’une averse récente, exhale sous le ciel orageux un parfum presque fauve, qui semble moins une odeur végétale que l’efluve d’une toison mouillée.
Aux sensations d'après-midi s’accouplent bizar-
L'AMOUR DANS LE MIROIR... 963
rement des images charnelles : c’est plus que ton souvenir et moins que toi, hélas ! c’est ta présence dissociée que je retrouve dans cette solitude sous les couleurs de l'été.
Une écorce lisse et tendre, un lichen frisé, l’eau de pluie qui me regarde fixement dans les creux du rocher...
Mais quand tous les éclats du vase seraient là sous ma main, me guériraient-ils du regret de sa forme perdue ?
Au lieu d’une rondeur douce, ce sont des angles aiguisés où mes doigts se déchirent.
Cependant je me couche dans l'herbe, pour m'’enfoncer dans ma folie, pour être dupe à loisir, comme un dormeur qui n’attend rien de l’aube que la reprise de son ennui, sentant le frisson du réveil, se retourne contre le mur.
Et là, dans l’herbe blotti, sous l’aisselle de la
| nature, je respire en fermant les yeux ta sueur | adorée.
Il
Un paysage nouveau, une architecture inatten- |. due, un costume étrange, la singulière expression d’une physionomie, l’indéfinissable particularité d’un regard ou d’un sourire, il n’en fallait pas plus, quand j'étais loin de France, pour que mon cœur se serrât.
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Car nos souvenirs d’enfance nous gouvernent toute la vie : qu'entre le dessin du présent et ces anciennes figures à demi-oubliées le lien de filiation vienne à être rompu, un manque, un douloureux flottement nous avertit aussitôt que de vieilles mains nous soutenaient, invisibles, qui ne sont plus là...
C’est, durant des jours et des nuits, parcourue au galop rustique de trois petits chevaux hérissés, relayés sans cesse et toujours pareils, et, chaque jour et chaque nuit, s’enfonçant davantage au cœur d’antiques forêts, la même piste berceuse, indéfiniment rayée d’étroites bandes parallèles de poussière et de gazon.
Les sabots des bêtes, à chaque foulée, disparais- sent tout entiers, avec un bruit mat, dans une cendre ocreuse qui répand sa teinte uniforme sur l’attelage et sur le voyageur.
Et souvent, quand l'heure est illisible dans le ciel voilé, midi et minuit se confondent ; ou bien, quand l'atmosphère est pure, le soir se traîne si longtemps qu'il rejoint l'aurore...
Ailleurs un grand fleuve décoloré par une exces- sive lumière semble dormir, exténué de chaleur.
Le silence, du haut de la rive escarpée, tombe avec l'ombre des sapins, resserré, opprimant, mais, sur la rive basse, il s'étale tout en surface éblouissante, car, de ce côté, le regard mille fois plus vite que l’hirondelle rase l’étendue des
ff
L'AMOUR DANS LE MIROIR... 965
prairies sans rencontrer d’obstacle à son vol, et se pose, enivré de son propre vertige, sur la ligne claire de l'horizon, comme sur une corde tendue et vibrante...
Ailleurs, dans un salon un peu dégarni, dont la dignité, indépendante du style, tient à une noble attitude de vie, reflétée dans les meubles avec l'usure et la tristesse d’un long combat secret, une femme en robe sombre est assise au piano.
J'aperçois de dos sa taille encore jeune et ses cheveux gris tordus sur la nuque à la mode d'autrefois.
L’azur profond et givré des nuits de grandes gelées appuie d’une poussée continue sur les doubles fenêtres.
Un autre silence, cette fois, le silence de la neige, miraculeux, fantastique, enveloppe ce sou- venir; un silence tel que l’heure est comme sus- pendue dans une attente indicible.
On a l’impression que la pendule, prenant de l’avance sur le temps, continue de scander dans le vide une durée qui ne s'écoule plus, et que les choses elles-mêmes, habituées qu’elles sont de dormir au milieu du bruit, réveillées soudain et saisies d'inquiétude, s’entre-regardent, écoutent, prodigieusement attentives.
Ce n’est point trop de toute cette vigilance, de tout ce solennel respect de minuit, pour recueillir
comme il convient, avec précaution et piété, ce 2
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qu'un vieux cœur passionné peut livrer timidement de soi-même dans les accords d’une sonate.
Quasi una fantasia..…. O mesures qui tremblez, pudeur déchirante, sourire désespéré d’un tardif amour |
Comme une fantaisie, comme une suprême fantaisie.
Ailleurs.
Mais qu'est-ce que tout cela auprès de cette angoisse de me sentir un étranger dans ma propre patrie |
Que la lumière s'endort avec maussaderie sur le tapis vert de la table de bridge !
Comme les tons amortis des rideaux s’appliquent studieusement à accompagner sans fausse note le chant clair des boiseries !
Que ce luxe glacé met mon cœur à la gêne !
Oui, qu'est-ce que l'exil loin du pays natal, auprès de l’exil de l’âme loin de l’âme aimée, de ce perpétuel veuvage ?
III
Hier encore j'allais chercher au fond de toi cet au-delà, ce toujours plus que le désir réclame, et toi, morte comme une proie dévorée, ou prise d’une rage soudaine, tu t’ouvrais tout entière pour me recevoir et pour m’aimer.
Mais, ce soir, loin de toi, je pleure et, m’étant
rh
L'AMOUR DANS LE MIROIR... 967
mis à genoux, je t'appelle par ton nom, les bras tendus vers la nuit.
Immédiatement tu parais, visible pour moi seul, au bout de la sombre avenue.
Les hautes masses noires des tilleuls en fleurs semblent d’épais nuages de parfums, amoncelés sur le ciel plein d'étoiles : au milieu d’eux tu t’avances, comme une fine lueur allongée effleurant les pointes des herbes.
Les barreaux de la grille s’éclairent brusquement et rentrent dans l'ombre aussitôt, car tu as passé au travers.
Déjà tu contournes la pelouse obscure et, soudain, pareille au rayon jaill d’un miroir agité, tu bondis à ma fenêtre, et te voici dans ma chambre.
Alors tu t’approches et, t’inclinant vers moi qui demeure agenouillé, de cette voix sombrée et presque funèbre que donne l’extrême bonheur et qui ressemble à la voix de l’épouvante, tu mur- mures dans un souffle : François, relève-toi... ?”
Mais comment pourrais-je t’obéir ? Ivre d’hu- milité, j’abaisse jusqu’à tes pieds nus, glacés par la rosée nocturne, une bouche avide, insensée.
IV
D'un côté, une ombre vive, aérée, un faible
968 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
soupir immense ; de l’autre, un frissonnement dans d’opaques ténèbres.
Que de soirs j’ai marché ainsi entre la mer et la forêt, sous cette troisième obscurité, de toutes la plus lointaine : l’obscurité du ciel serein qui se dilate à l'infini !
L'inclinaison des astres sur le vaste horizon circulaire semblait rendre perceptibles à la vue
A
leurs mouvements silencieux, comme un pied.
suspendu, immobile, peut donner aux yeux l'illu- sion de la danse.
Ce qu’on nomme ici-bas l'amour m’apparut alors dépouillé, dans sa simplicité redoutable.
Le sentiment comptait pour peu de chose dans les oscillations de ces balances sublimes.
Que pèsent, en face de l’éther, de ce globe oculaire aveugle, illimité, les regards noyés de tendresse ?
La voix du cœur était sans portée, comme une plainte que nul n’écoute, comme un grelottant tireli d’alouette sur la blancheur des flots d’au- tomne.
Seul, instinct, l'instinct pur et nu, emplissait de son large cri le désert éternel.
Comme une force de la nature parmi ses grandes sœurs, la Vénus humaine entrait dans la ronde.
Son sourire cruel gardait tout son sens, mais les seules larmes admises étaient celles de la volupté.
L'AMOUR DANS LE MIROIR... 969
Car le rythme de la vie c’est, par tout l’univers, l'ascension du désir ; tout le reste n'est rien qu’un songe fiévreux, une haleine de malade, l’odeur
| anticipée du tombeau. | P. F. Rocue.
“in
DE LA FOI
II
?
DES RAISONS DE CROIRE De la profondeur catholique
Parce que je ne peux pas faire autrement, je crois à la réalité surnaturelle. Mais il est impos- sible que je m’en tienne là ; il faut que ma foi se précise, il faut que de mystique elle devienne reli- gieuse ; il faut qu’elle s’attache à un dogme et l'observe uniquement.
Non, je n'ai pas le droit de m’arrêter à moitié chemin. Je n’ai rien fait de méritoire jusqu'ici, rien qui me donne le moindre privilège. Comme les autres |! Aussi stricte, aussi précise, aussi dure que la leur soit ma croyance ! — Il est des gens qui, au dernier moment, se réservent de petites libertés ; ils ont tout admis avec nous, ils ont pensé, ils ont senti comme nous ; mais tout à coup il ya un point qu’ils n’acceptent plus, un
1 Voir La Nouvelle Revue Française du 1% novembre 1912.
Sr
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point imperceptible, mais où toute leur décision vient mourir : voici qui est trop fort pour eux ; ils s’aperçoivent que vraiment leur esprit ne peut pas s'engager si loin. Et là-dessus, pour sauve- garder son indépendance, ils construisent quel- qu'une de ces doctrines intermédiaires, de ces faux mysticismes où la raison et l'imagination comiquement collaborent. O pâles inventions ! On croit aux étoiles et à la métempsycose; on est d’abord une petite bête et l’on va finir dans un ange : doctrine pour les dames qui ont des sou- venirs. Ou bien on croit à la divinité de l'Homme, ou à celle de la Justice, ou aux mystères de la Destinée, ou à l’Inconscient. Pour les uns Dieu est quelque chose comme le Silence et pour les autres il y a des dieux un peu partout.
Je déteste ces fantaisies. Elles ont une sorte de molle possibilité qui dégoûte. Ah ! certes, rien ne s'oppose à ce qu'elles soient vraies; rien ne s'oppose à celle-ci ; mais rien non plus à celle-là. Pour celui qui refuse de reconnaître l’empire d’un dogme, tout devient facile et maniable ; toute chose cède immédiatement à ce qu’il lui plaît d’en penser ; toute chose met une étrange promptitude dans l’obéissance aux idées qu’il s’en forme: elle est tellement docile, que c’est comme si elle n'existait pas ! Les univers et les paradis (jamais d’enfer) éclosent à son gré, dans son cerveau, comme de vagues bouffées de brouillard. Il en concevrait
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mille avant d’être fatigué. Aucune résistance : sa pensée de toutes parts moutonne avec une débile fécondité. — Laissons-le se féliciter de sa libre abondance et d’avoir soustrait à l’étroite prise d’un dogme ses facultés merveilleuses. Il se figure qu'il est tout-puissant parce qu'il peur à tort et à travers. Il ne sait pas qu’en fait d'imagination la liberté, c’est la faiblesse. Le vrai est qu'il n’a pas assez de force pour sentir les nécessités de la pensée, pour aller jusque là où soudain l’imagina- tion se trouve par on ne sait quoi de mystérieux commandée, contrainte et dans ses plus petits détails arrêtée. [l est pareil au bavard : tant parler lui est facile, il se croit l’esprit plein de vigueur ; mais justement s'il avait plus d'idées, et plus fortes, il ne trouverait plus à dire qu’une seule phrase.
Non, il n'est pas de milieu pour un cœur sincère entre l’athéisme et la religion. J'aime, et je prétends qu’il faut aimer avant tout la propreté de l’âme. Que d’abord elle soit bien nette, bien courageuse, bien achevée ! Il n’est pas vrai qu’il y ait des arrangements, il n’est pas vrai que l’on puisse être ceci ou cela, sans l'être tout à fait. On ne pactise pas avec les difficultés : ou l’on est vaincu par elles, ou on les vainc. Le premier devoir est de ne supporter en soi rien qui soit le semblant d'autre chose ; il faut avoir cette chose même, ou la quitter tout à fait.
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Si Dieu n’est pas si clair qu’il soit une personne et qu’il ait son histoire écrite dans les Evangiles, il n’est donc pas. Et pourquoi nous embarrasser de lui, si ce n’est pas pour y croire de tout près, cœur à cœur, et dans la présence même de son visage ? Contre tous les mystiques, hors les chré- tiens, ce sont les athées qui ont raison. Il y a bien des plaisirs à goûter ici-bas : est-ce en faveur d’une mauvaise petite croyance, logée comme une brume, dans un coin de notre cœur, que nous allons les laisser échapper ? Non, il est juste, si on le peut, de ne pas croire en Dieu : cela est plus sain, plus naturel.
Mais puisqu'il faut que je croie en lui, eh ! bien que ce soit selon qu'il est écrit. De même que Jésus est mis en croix, nu et visible de partout, de même je veux que ma foi soit fixe et définie, et celle-là même que tout le monde connaît ; et l’on sait bien que l’on n’y peut changer un iota, sans la détruire. C’est en entrant dans les urgentes limites du dogme catholique, que mon imagination trouve soudain son aise et sa véritable activité, comme un arbre qu'on plante dans un terrain préparé, sent monter en lui sa force, et circuler sa sève, et ses branches se disposer à la fleur. Pascal l'a bien vu, qu'il fallait aller jusqu’au bout: dans un grand effort, son âme d’un seul coup s’est délivrée de toutes ses libertés ; elle a cessé d’être entourée de possibles ; et cette nuit-là, dans cette terrible
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extrémité, dans cette angoisse et dans ce resserre- ment, elle a touché sa joie :
“ Dieu d'Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob ”.
« Cette est la vie éternelle, qu’ils te connaissent seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé, Jésus- Chhist #7
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Si droite me paraisse la voie qui de la croyance au surnaturel conduit à la foi catholique, je veux la reprendre et la parcourir à nouveau pas à pas ; je veux dire chacune des raisons qui m'y font avancer.
D'abord, comme, lorsqu'on est seul et très loin tout à coup on se prend à penser à tous ceux qui ne pensent pas à vous — et l’irritante envie vous vient de reparaître brusquement devant eux et de les forcer à être encore vos amis, — de même l’homme qui s’est dégagé de la religion, s'aperçoit un jour combien elle se passe facilement de lui et à quel point ça ne change rien du tout qu'il ait cessé d’y croire. Appel infiniment subtil, tentation par l'indifférence et l’oubli où l’on est de moi.
l Ecrit trouvé dans l’habit de Pascal après sa mort. Petite édition Brunschvicg, p. 142. La première citation est de l’Exode, III, 6, la seconde de St-Jean, XVII, 3 (et non 6).
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Certes, je suis libre, je vais où je veux : cependant il est des gens qui continuent à prier. — Je pense à ma guise ; toutes les théories sont à ma dispo- sition ; je n’ai qu’à choisir; je suis comme au milieu d’un marché; et chacun étale ses arguments, les retourne, me les donne à soupeser : cependant les vérités religieuses ne sont pas ici, elles ne font rien pour séduire mon adhésion, elles ne bougent pas. — J'affecte de les contredire violemment, j'épouse les doctrines qui les insultent le mieux : elles ignorent l’offense que je leur fais. — Ou bien je leur rends cet hypocrite hommage, ce salut plein de distance et de dignité que les incrédules, pour bien marquer leur liberté d'esprit, ont cou- tume de leur décerner : elles restent aussi sourdes à mon approbation qu’à mon mépris. Décidément je ne compte pas pour elles. Et voici qu’une in- quiétude me vient : en tout ce qu'il m'arrive de penser, ce reproche secret, qui m’exaspère : “Tu es libre, tu es seul. Si cela te paraît être la vérité, pourquoi ne le croirais-tu pas ? ”
A l'étendue de la permission qui m'est donnée, je commence à douter qu’elle en vaille la peine. Il faut enfin que je revienne vers les vérités chrétiennes, que je quitte un instant mon erreur pour les examiner de près et chercher d’où leur vient cette formidable assurance.
Telle est la première invitation qui m'est adres- sée : le silence.
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Cependant elle ne fait que réveiller mon atten- tion. Je ne peux pas me convertir simplement par pique et par point d’honneur. Il me faut des raisons plus précises, tirées de la considération même du dogme.
Elles commencent à apparaître, à mesure que je m'approche de lui. O profondeur inimitable! Je ne veux pas encore la comprendre, la deviner seule- ment. Cette doctrine est si forte qu'on rencontre ses rayons bien avant de la trouver elle-même. Entre les belles œuvres de l'esprit, celles qui sont nées d'un génie chrétien, se distinguent dès l’abord, et toutes seules.
Il y a une sorte de naïveté en tout écrivain non-chrétien. Il a toujours l'air de quelqu'un à qui l’on cache quelque chose et qui ne s'en doute pas. Il y a un certain dernier mouvement de l'esprit qu'il n’a jamais l’idée de faire. Il y a un fond qu’il ne touche pas. Il va, il vient ; j'admire son ingéniosité, sa dureté, sa pointe ; peut-être j'envie sa liberté, et qu'il puisse sans scrupules, entrer d’un élan si allègre et si cruel dans la vérité. Mais je sais qu’en face d’une certaine question très droite, que je pourrais tout à coup lui poser, il serait Sans réponse et ne trouverait de recours que dans la raillerie.
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Même lorsqu'il ne s’agit plus de pénétrer le secret des choses, mais seulement d’inventer des personnages et des événements, même dans le roman, le christianisme donne à ceux qu’il inspire un pouvoir spécial et comme une avance en pro- fondeur. — Stendhal, de quelle vie aiguë et char- mante, il s'entend à douer ses héros! Comme ils marchent avec vivacité ! On devine tous leurs sentiments bien groupés en eux, bien présents ; ils les goûtent comme de fines vapeurs délectables, sitôt évanouies que respirées ; ils sont merveilleu- seument légers, actifs et distincts. Ce sont des individus. — Mais non pas des créatures. Il n’y a rien en eux de plus que leurs passions ; ils sont tout entiers, et seulement, ce qu'ils éprouvent. Les forces chimiques, infiniment sublimées, à la rigueur ont pu composer leur âme. (Stendhal croyait à Cabanis). Il manque à leur réalité ceci qu’on ne pense pas à désirer qu’ils soient pardon- nés ; on ne peut pas prier pour eux. Et de même que nous restons séparés d'eux, de même ils restent les uns des autres séparés ; jusque dans l'amour ils sont en défense ; les amants de Stend- hal ont leurs fortunes différentes ; ils se rencon- trent, ils ne se joignent pas ; ils gardent leurs armes et méditent de s’en servir encore. I] n’y a pas au fond de leur cœur ce je ne sais quoi de rompu, par où l'être se répand et communique avec son semblable ; l'humanité en eux ne va pas
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jusqu’à être blessée. — Au contraire les person- nages de Dostoïevski ont d'emblée cette profon- deur dernière. Ils ont tout de l’homme, mais aussi ce que l’homme a de Dieu. Ils commencent par vivre, ils sont eux-mêmes d’abord, et avec quel emportement, avec quelle partialité ! Ils cèdent, sans avoir même l’idée de réagir, au torrent de leur individualité ; ils brisent toute résistance ; ils font tout le mal qu’ils ont à faire. Mais enfin ils gagnent le fond ; ils retrouvent en eux Celui qui de même est en tous. Voici l’un d’entre eux devant nous, avec ses mauvaises pensées, ses men- songes, ses calculs. Il est prêt à nous tromper, peut-être à nous tuer. Pourtant il y a quelque chose en lui de plus que ses sentiments : c’est cette faible image de Dieu qui ne se décide pas à disparaître ; comme la lampe du sanctuaire, aucune rafale ne l'éteint tout à fait ; elle baisse, elle vacille, comme honteuse ; mais elle palpite encore. Elle est en cet homme comme une excuse latente à tout ce qu’il va faire et comme l’amorce du pardon. Il peut être sauvé. La vie éternelle le guette, comme elle nous guette tous. Et au moment, tout à l’heure, où il va se précipiter, il y aura autre chose ici qu’un aven- turier cédant à une soudaine passion : une âme, comme la nôtre, qui engagera son salut, et peut- être sans le perdre encore. — Ce n’est pas tout : non seulement cet être vit d’une vie si complète qu'il nous oblige à trembler pour lui, mais encore lui-
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même, si vil soit-il, il connaît des sentiments que les plus purs héros de Stendhal ne savent pas éprouver : comme nous nous joignons à lui, de même il se joint aux autres par l’amour. La marque que Dieu a laissée en lui est comme une blessure qui ne se fermera jamais ; il y a des moments où il ne peut plus contenir son âme ; elle cherche à fuir comme le sang. Cet homme rencontre un homme; ils s’arrêtent l’un en face de l’autre sur le palier d’un escalier ou sur le seuil d’une auberge ; ils se regardent. “ Peut-être ne se ressemblent-ils pas. Alors c’est quelque chose de plus fort : le signe obscur de la parenté, le lien secret d’origine, la trace du mélange et de la con- fusion primordiale. ”* Voici qu'ils se reconnais- sent ; ils sont frères en Jésus-Christ ; la charité remonte en eux tout-à-coup, qui est “l’amour du prochain comme de soi-même pour l'amour de Dieu”, la charité comme une vague horrible par quoi l’on est jeté hors de soi, comme une abjura- tion et un arrachement de tout l’être. Enfin ils se prennent les mains, et il n’y a plus rien entre eux, et ils disent en même temps les mêmes choses avec les mêmes mots. Car Dieu s’est ravivé en eux ; il est avec tous deux à la fois et sa paix infinie va et vient entre leurs âmes, les unissant
Jacques Copeau : Sur le Dostoïevski de Suarès. Voir La Nouvelle Revue Française du 1° février 1912, p. 231.
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Il est temps, cependant, qu’abordant en face le catholicisme, je tâche d’expliquer comment il me persuade de sa vérité.
Ce n’est point par quelque avantage bien évi- dent et que je puisse facilement assigner, ce n’est point parce qu’il est plus cohérent que toute autre doctrine. Mais voici, choisi presque au hasard comme exemple, un des articles du dogme catho- lique, et voici la morale catholique. Et je leur suis pareil ; ils ont le même sens, ils sont de même fil que tout mon être. Comment aurais-je envie de prouver leur vérité, alors qu’ils se confondent avec ce que je suis ?
Il y a deux sortes de doctrines : les unes naissent parce qu’elles ont un auteur, les autres parce que les choses sont d’une certaine façon et qu'il faut bien que ce soit dit. Les premières sont les doctrines philosophiques : l’auteur ne cesse pas d'y être présent ; on dirait qu’elles ne se soutiennent que par lui; on le voit au milieu de son système comme l’araignée au centre de sa toile ; on voit chacune de ses affirmations sortir de son esprit; on distingue la faculté qui l’a
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produite et à laquelle elle reste attachée comme à sa tige. La force d’une philosophie, c’est le génie de celui qui l’a conçue ; son évidence, c’est l’avan- cement et la décision de sa pensée. On dit qu’elle a de l’autorité. Si nous consentons à ce qu’elle nous convainque, c'est par égard pour la puissance et la ressource intellectuelles dont elle témoigne ; si nous y croyons, c’est au fond par admiration. Elle se présente à nous à la façon des inventions mécaniques ; le nom de l’inventeur est écrit dessus et lui-même se tient à côté de l'appareil, prêt à en recommencer pour qui voudra la démonstra- tion. Comme une invention mécanique, elle est une conquête sur l'inconnu. Et nous devons l’adopter parce qu’elle marque un triomphe de l’homme et par solidarité avec notre espèce.
Mais le dogme du péché originel! Cela me saisit tout à coup comme les larmes ; cela est vrai, je n’y puis rien faire ; je suis pareil à ce que j'écoute ; j'avais besoin de cela, je suis cela. Je me reconnais soudain. Une profonde violation de mon secret le plus intérieur. Je suis trahi. Il ne s’agit plus d’une opinion que je puisse accepter ou rejeter, défendre ou combattre. On ne me demande plus la conviction délibérée de mon intelligence, mais l'adhésion obscure, compacte de mon cœur et de mes entrailles. Je marche, je pense, je souffre : et le péché originel est sur moi, et je le porte en moi. Mon corps, mon âme, l’enroulement
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de mes sentiments, les circonvolutions de mon cerveau, la machine entière de l’être que je suis : voilà quelles sont ses preuves. La profondeur d’un tel dogme, comme de tout dogme catholique, c’est la profondeur où il descend en moi, c'est sa confusion avec la masse de moi-même. Vous pouvez le nier avec des mots, avec des rires : mais le soir, au moment de se coucher, l’homme fatigué :regarde sa journée et il voit un manque en toutes ses actions, un vide entre ce qu'il a fait et ce qu’il avait résolu de faire. Il n’a pas épargné sa peine ; jusqu’à la nuit il a donné le même effort, et chaque minute lui semblait emplie à en déborder de sa besogne. Pourtant il a maintenant la sensation d’une sorte d'échec — et qu’il ne pouvait rien faire pour éviter. Nous avons beau nous appliquer : il y a un léger et fidèle malheur sur toutes nos entreprises ; nous ne rattrapons pas tout à fait ce sur quoi nos yeux sont fixés, il vient toujours un mystérieux moment où l'idée que nous suivons se dégage, s'échappe ; et quand nous avons fini notre ouvrage, elle nous raille d’un peu plus loin et nous n’avons entre les mains que son image blessée. — Nous sommes ici-bas comme des gens qui tâchent de retrouver un nom très ancien et perdu. Tous nos mouvements sont pareils à ces vagues pénibles de la mémoire qui viennent frapper l’oubli comme un mur. Et même lorsqu'il cède un peu, lorsque nous entrevoyons
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un peu ce qu'il cachait, lorsque enfin les consonnes du mot sous tant d’insistance commencent à réap- paraître, même alors il reste quelque chose qui ne se laisse pas ressaisir : ce n’est jamais tout à fait ça. L'arbre qui pousse, c’est qu’il se rappelle ; il remonte du plus profond de lui-même vers sa forme antique, il va l’atteindre. Mais non! ce n'est point là ces éclatantes fleurs qu’il rêvait ; elles tombent ; et, de nouveau il reprend avec une morne obstination son même rêve, sa même obscure recherche. Et moi, moi, toute proche, toute inté- rieure, à peine distante de ce que je suis et pourtant jusqu’à ma mort inaccessible, je vois, je touche mon âme, l'âme d’où je suis déchu et que je ne sais que confusément imiter. Tous nos sentiments ne sont que l’image d'eux-mêmes, ils viennent comme des flammes lécher, sans pouvoir s’y tenir, leur propre vérité ; il y a toujours entre nous-mêmes et notre âme une fine, une décourageante diffé- rence. Oui, le péché originel est sur nous. Et il est au monde. Et rien n’en peut guérir que de passer à la vie éternelle.
* * *
La morale catholique me touche et me persuade de la même façon que le dogme proprement dit. Elle s'oppose à la sagesse, comme le dogme aux philosophies. Le sage aussi est un auteur ; son
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œuvre, c’est sa vie ; et il se montre en elle, lui aussi ; il s’expose au beau milieu de tout ce qu'il fait. Derrière chacun de ses actes on voit la réflexion qui l’a commandée ; elle est encore là ; on peut l’examiner, la tâter pour se rendre compte. Et le sage ne dédaigne pas d’expliquer aux specta- teurs comment il faut s’y prendre pour agir comme il a fait. S'il en est qui se laissent convaincre à ses paroles et deviennent ses disciples, c’est par enthousiasme pour sa haute volonté, pour son grand caractère : ils acceptent la sagesse, parce qu'elle est un des signes du génie de l’homme, une forme de sa domination sur la nature, la victoire sur la chair.
Mais hélas ! comme toutes les inventions hu- maines, elle est terriblement sujette aux accidents. Elle est un exercice, un “ travail ” d’équilibriste qu’il faut réussir. On ne peut le manquer sans ridicule. Il n’a de sens que si on le mène à bout sans un accroc. Or il est si difficile, si contraire à la nature qu’il est presque impossible de ne le pas man- quer. — La sagesse, c’est d’abord la constance; être sage, c’est se ressembler toute sa vie ; les philoso- phes prescrivent comme premier devoir l’unifor- mité dans la conduite. Mais il n’y a qu’un moyen de ne se démentir jamais : rester immobile, ne rien faire, se priver de tout. Vivre, c’est ne plus être pareil à soi, c’est ne plus se reconnaître. Par suite, pour rester pareil à soi, il faut refuser de vivre.
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La sagesse sera donc le refus de vivre. Voici la découverte du sage, sa trouvaille incomparable : on peut aller de la naissance à la mort en évitant tout ce qui s'offre sur le chemin ; il faut marcher tout droit, bien raide, les yeux fermés. Soigneusement proscrire de son cœur toute passion, se diminuer de tout ce qu’on pourrait être ; si se présente l'occasion d’une haine, mettre à la place non pas de l'amour, mais de l’impassibilité : sentiment qui sert à tout, substitut de toute vivacité, de toute activité de l’âme. Mais à la fin, car vous êtes homme, il faut faiblir, il faut pécher, il faut n’être plus celui que vous deviez être ; et du coup votre sagesse tombe par terre; elle s’effondre ; puis- qu’elle consiste à ne pas broncher, la première infraction que vous y faites, la brise toute. On entend un éclat de rire: vous voilà tout seul avec votre faute. Rien de plus comique que le sage qui vient de pécher ; il n’avait aucune idée de ça ; sur ses tablettes il n’y avait que ‘“ l’honnête ” et “Je juste ”. Il regarde autour de lui avec un étonnement grotesque ; il est dans le mal comme quelqu'un qui se trouve brusquement assis dans le ruisseau.
La morale catholique, sa profondeur, c’est qu’elle a su ménager en elle une place au mal. — On n’y peut rien : nous sommes faits pour pécher, au même titre que pour être justes. De même qu'il a deux yeux et qu’il marche debout,
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l’homme est capable du mal comme du bien ; cela est primitif ; cela est constitutionnel en lui. Une morale n’est profonde que si elle en prend son parti. Il faut qu'elle avoue complètement celui à qu’elle a affaire. Il faut qu’elle s'arrange pour réussir quand même. Elle ne le gouvernera vrai- ment que si elle prévoit jusqu’à son insubordina- tion. La morale catholique nous saisit tout vifs avec notre défaut ; comme on se charge d’un méchant enfant, en disant aux parents : “ Nous verrons bien! ”, de même elle fait de nous son affaire. Voici comment elle s’en tire : d’abord elle nous oblige au bien ; elle nous harcèle à chaque minute du jour, elle allume en nous le zèle de la charité, elle exige de nous une véhémente, une brûlante perfection. Mais tout-à-coup je m’échappe, je retombe au mal. Alors elle m'attend. Elle reste là. Il y a quelqu'un qui veille, épiant mon pas sur la route. La confession est au cœur du catholi- cisme ; elle en est le principe le plus ingrat, le plus scandaleux, le plus profond. Elle est en quelque sorte la permission du péché. Oui, le péché est permis, c’est-à-dire que tout ne se ter- mine pas avec lui et qu’on en peut revenir. Quel- qu'un a pitié de moi, quelqu'un prie pour moi, pendant toute ma faute, quelqu’un accepte tout ce que je fais, et même mon oubli, et même mon sacrilège. Tout ce mal, il faut bien qu’il s’écoule, il faut bien que je le dégorge. Cela même est dans
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l’ordre, que je fais pour m'en évader. Je suis devancé ; je suis joué d’une façon infiniment subtile : les crimes par quoi je prétends marquer mon indépendance, on y consent à mesure que je les commets. On attend que j'aie fini. Et mainte- nant je n’ai plus qu'à me repentir. Il n’y a pas d'heure où je ne puisse être reçu. Le prêtre que Dieu a placé pour endurer la longueur de mon absence, au moment où je reviens enfin, consterné et révolté, il ne va pas triompher sottement ; il était la tout le temps ; il a tout vu ; il sait bien ce que je vais dire ; avec un reproche plein d'amour, il accueille son enfant qui lui rapporte ce lourd fardeau de péchés tout emmêlés les uns dans les autres, cette affreuse récolte qu’il n’y a plus qu’à jeter avec horreur. Son pardon était tout préparé ; il m'absout, c'est-à-dire qu’il dépasse tout ça avec moi et m'accompagne à nouveau dans ma vie chancelante. I] me rend à la fois tous les biens que j'ai si légèrement quittés, la promesse de la vie éternelle, l'usage des sacrements, la possession de la vérité et l’amour de Dieu pour sa créature.
La morale catholique, ce n’est pas une doctrine; je n’ai pas besoin de me hisser à sa hauteur ni de proclamer que je m'y range. Mais elle vient me trouver dans mon humanité, elle vient m'’assister au plus bas de moi-même ; elle n’a pas peur de moi ; elle m’écoute ; elle m’essuie la face ; je reconnais sa profondeur comme j'ai reconnu celle
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du péché originel ; non pas vaincu par trop de raisons ; mais avec mon cœur coupable, avec mon corps souillé ; comme le dogme était pareil à ce que je suis, elle est pareille à tout ce que je fais ; elle se compromet pour me suivre ; mais aussi je la confesse par tous les instants de ma vie, et par les plus vils, et par les plus honteux. Ah ! comment ne saurais-je pas qu’elle est vraie,quand au moment où je viens de mentir lâchement, je la sens qui est encore avec moi d’une certaine façon, — humiliée comme moi,triste comme moi,— mais présente tou- jours, et fidèle, et d’accord enfin avec mon péché.
Il faut parler sans crainte de la licence du catholicisme. Car elle est une des preuves de sa vérité. Il y a en lui une sorte de pouvoir de scan- dale. Jésus, déjà, et tout de suite, fut un objet de scandale. Sa doctrine est demeurée telle. Elle défend le mal, mais ensuite elle l’accepte. Elle hait le péché, mais elle le prend en elle. Elle est pleine de désordres et de complaisances injustifia- bles. Aucune logique : ici elle condamne violem- ment et sans appel une mince faute, et là elle tolère avec patience les pires débordements. Il faut être la vérité pour s’accorder de telles permissions. — Les doctrines qu'on invente, restent toujours sur leur quant-à-soi ; elles s’observent, elles gardent de la retenue, de la sévérité. Comme elles savent
qu'il leur faut donner le moins de prise possible à la critique, elles craignent l'aventure. Ce sont d’honnêtes personnes, justes et maladroites, un peu rechignées ; elles prennent les familiarités de la vie pour des taquineries ; elles ne sauraient y consentir ; il leur vient mille petits scrupules ; elles s’aperçoivent de ceci, puis de cela ; non, vrai- ment, il n’y a pas moyen de s’embarquer. — Mais la vérité, rien de tout cela n’est pour l’embarrasser. Elle va, elle se dépense. Comme une sœur de charité n’hésite pas à regarder le blessé livide dans sa nudité, de même “elle ne pense pas à ce que ça a de mal.” Elle sait bien qu’elle a raison, puis- qu’elle est la vérité. Le catholicisme a cette même profonde indépendance. Il s’aventure comme quel- qu'un qui s’y retrouvera toujours ; à la façon même dont il s’égare, au peu de souci qu'il montre de l'opinion publique, on reconnaît qu’il porte en lui le foyer de toute justification, qu’il est lui-même Ja justice. Peu lui importe l’abîme où il tombe! Il y entraîne avec lui sa lumière comme un astre.
Raisons de croire! Comme elles me semblent pauvres après tout | Comme il n’y a rien à dire après tout! Et surtout combien il eût été plus habile de ne rien dire! Voici que j’ai donné à tous ceux qui ne m'aiment pas les moyens de se moquer de moi et de se rassurer sur mon compte avec de
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grands rires: Ce sont donc là toutes ses raisons |? — Mais je ne cherchais pas à les convaincre. On ne convainc jamais personne d’une religion. C’est à chacun de se convertir, c’est-à-dire de se tourner dans le sens qu’il faut. — J'ai voulu faire voir les petits mouvements par lesquels mon esprit rattrape peu à peu son équilibre et retrouve cette simplicité qui est au dessus de toute parole et qui ne peut être que la marque de la vérité. 1 me reste à dire ce qui m’en sépare encore.
III DE LA DIFFICULTÉ DE CROIRE
“ On ne reçoit pas la croyance ; il faut aller la chercher. ”
Jusqu'ici cependant j'ai parlé de la foi, comme si elle était l’acte immédiat de mon cœur et la pensée la plus intime de ma pensée. J'ai laissé croire que je n’y trouvais aucune de ces difficultés qui la rendent si pénible et si précieuse. Il a pu paraître que j'avais depuis longtemps dépassé “ces régions de l’âme qu'il faut traverser sans désir. ”
Hélas ! il n’en est rien. — Les raisons qui me portent à croire, à mesure que je les examinais, me semblaient si fortes que j'allais tout de suite jusqu’au bout de leur mouvement ; entraîné par
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elles, mon esprit ne voyait partout qu'évidence et facilité ; il se sentait tout pénétré du dogme catholique et comme confondu avec lui. — J’ou- bliais, cependant, la secrète entrave qu’oppose mon cœur à l’achèvement de cette persuasion.
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Non pas une objection, non pas un embarras de ma raison, non pas un doute ; mais l’impossi- bilité de souhaiter être différent.
Le catholicisme montre pour nos fautes une indulgence presque illimitée ; il accompagne les plus grands pécheurs dans leur indignité. Mais il y a une chose qu'il exige de nous et à laquelle il lui est impossible de renoncer : il veut que nous préférions nos bonnes actions à nos mauvaises, que nous désirions la victoire en nous de ce que nous avons de meilleur ; il lui faut ce désir, si faible, si humble, si étouffé, si intermittent soit-il ; tant pis s’il est inefficace ! Il faut qu’il soit là.
Or je ne peux pas l’éprouver ; je ne peux pas souhaiter être différent. Pour chaque sentiment qui paraît en mon âme, trop d’étonnement, trop d’attention, trop de délice s'empare de moi. Je ne pense pas à sa qualité, à ce qu'il vaut. Il ne saurait être inopportun. Le voici : il entre en moi ; cela suffit. Et pourquoi chercherais-je à l'incliner, à l’'appuyer vers la droite ou vers la gauche ? Je n'ai
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souci que de le connaître. Avec une impatience ravie, je l’attends, je l’interroge, je l'écoute. Cette mauvaise humeur qui me prend, j’en sais le motif ridiculé : une petite réflexion la dissiperait à l'instant. Mais justement c’est cette petite réflexion qui est l’obstacle insurmontable ; je la vois comme à travers le brouillard ; mais je ne puis la faire ; j'en suis séparé bien plus profondément que par un abîme. Je suis avec ma mauvaise humeur ; je n’ai plus idée qu’à la voir durer ; je veux savoir ce qu’elle va faire ; jy assiste comme à un événe- ment de la rue. Je joue tous les actes qu’elle m'inspire, et non sans sincérité ; mais c'est surtout pour ne pas l’arrêter, pour la laisser se développer tout entière, pour lui permettre de dire sur son compte et sur le mien tout ce qu’elle a à dire. Peut-être déjà je me repens, et avant même de les avoir prononcés, des méchants mots qu’elle me dicte ; j'ai pitié, je voudrais demander pardon ; mais je n'arrive pas à désirer que cela finisse. Chacun de mes sentiments a son indépendance, ses droits contre tous les autres et contre moi- même, Il est un être vivant avec une masse, une résistance, une inertie. Une fois qu’il est né, il faut attendre qu'il meure, il lui faut un certain temps pour disparaître ; je ne le supprimerai pas. Son déplacement en moi, son volume ! Comme une herbe qui pousse rejette délicatement les petites mottes de terre de chaque côté d'elle, il
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écarte les autres sentiments au milieu desquels il est apparu ; il veut vivre; il faut que je lui cède ; par sa seule existence il est maître de moi. O pleines journées passées sur une rancune, à la voir germer, fleurir, épier ! Elle commence le matin ; et tout le jour elle monte, elle croît, comme la marée, de partout ; elle a ses retours et ses accidents, toutes les vicissitudes d’une chose qui se passe ; je suis porté sur elle, et, comme un marin dans sa barque à la dérive, je ne pense plus qu’à considérer les formations des vagues autour de moi. Lourde, mais voluptueuse navigation. Il faudrait pourtant penser à me gouverner un peu. Ou, si je m'’abandonne à ce flot, du moins il faudrait souhaiter d’y échapper bientôt. Mais comment ? Dites-le moi. Comment s’y prendre pour en avoir assez ? je ne sais par où aborder à ce reniement de moi-même. Une seule pensée en moi : que va-t-il se produire encore ? Comment
ça va-t-il finir ?
C’est la passion de la connaissance qui m’anime, la seule qui soit vraiment impie. La science n’est dangereuse pour la religion, que lorsqu'elle est la science de soi. L’esprit de science : ce souffle sans amour, ce conseil brûlant : “ Apprends de toi tout ce qu’on en peut savoir |” De chaque jour qui se lève j'attends non pas qu’il me rapproche de la perfection, mais qu’il me révèle de moi quelque
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chose de nouveau. Eh ! je ne lui demande pas de me rendre meilleur ; mais qu'il me dise un peu mieux qu’hier ce que je suis, qu’il me mette plus étroitement en possession de mon âme. Je quête de lui non pas un progrès, mais un renseignement. Je ne cherche pas à façonner avec moi-même un être idéal et qui plaise à Dieu. Simplement savoir le vrai sur mon compte, savoir bien au juste qui est-ce que moi. Je suis en face de moi-même comme de quelqu'un avec qui l’on se trouve en voiture et dont on épie les moindres gestes pour démêler l’âme qui les commande : on le force pas à pas, avec sourire, avec patience et impatience, avéc méchanceté : “Il y a ceci encore que je ne vois pas bien; mais il faudra bien que tu y viennes |” Et tout-à-coup, sans le savoir, il se livre ; par quelque petite parole insignifiante, sans le savoir, il quitte son secret devant vous : C'était donc ça ! ” Vous voilà satisfait avec lui. C’est tout ce que vous lui demandiez.— Je suis une chose pour moi, dont il faut que je m’empare par l'esprit. Je suis un objet d'expérience : l'expérience, le tatonnement de la main qui palpe et s’informe, le toucher sagace, l'enquête impitoyable, les doigts durs, noueux et froids du praticien. Je n’ai pas assez pour moi de cet amour que Dieu a pour sa créature. Je manque pour moi-même de charité. Je ne suis pas pour moi cet être baptisé, cette chère âme en épreuve ici-bas et qui d’abord doit
PT à
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être sauvée. Ah! je prie Dieu chaque jour qu'il me donne la vie éternelle, mais je ne sais pas m'aimer comme un être promis à cette formidable
dignité.
Je ne sais pas m'y préparer, la mériter. Ma passion est de ne rien toucher en moi. Non pas par sot contentement de moi-même: je ne me trouve pas parfait, je vois tout ce qu’on pourrait reprendre et redresser en mon âme ; il ne s’agit pas non plus d’une complaisance esthétique ; je ne pense pas que mes défauts soient aussi précieux que mes qualités, aussi utiles qu’elles à mon har- monie intérieure ; je me moque de la beauté ; elle n’a rien à faire ici où mon âme est en jeu. — Mais je suis en proie à l'admiration, à l’admiration toute pure et telle que l’entendait Descartes, c’est- à-dire à l’étonnement. Cette passion est de toutes la plus terrible, parce qu’elle les précède toutes. Aucune autre ne peut la compenser, la rattraper, parce qu’elle n’en laisse se produire aucune autre. Son vice n’est pas de me faire revenir sur moi- même ; elle n’est pas la réflexion du dilettante, le regard en arrière qui s’attarde et s'amuse ; elle est une pensée trop courte, un plaisir qui me saisit trop tôt. Et comment lutter là-contre, comment vouloir là-contre ? Je n’entreprends rien que comme suite d’un désir. Et tout désir est le pres- sentiment d’un plaisir. Mais que faire si je trouve
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le plaisir d’abord, s’il me suffit d’être pour le goûter, si tous les mouvements de mon cœur, dans le même temps qu'ils paraissent, me donnent joie? Je suis pris d’abord, je suis emméêlé si étroitement avec la joie que je ne peux plus bouger ; comme l’homme qui a quelque besogne à finir, y pense en rêve, mais il sent que tout ce qu’il pourrait faire, l’approcherait bien moins sûrement du bonheur que la continuation des mirages qu’il contemple, de même où prendrais-Je du courage pour quitter et dépasser les délices qui m’empêchent ? Je lève les mains pour prier. Mais quoi ! à la source de ce geste et jailissant avec lui d’un même jet, je trouve un émerveillement qui me suffit.
Là est le plus dangereux ennemi de la foi. Il est difficile à voir, tant il est simple et d’aspect bénin ; mais il n’en est que plus redoutable. Sa force vient de ce qu'il n’est pas dans le même plan, ni de même nature que ce qu’il combat. S'il était un mouvement de l'esprit, il ne prévaudrait point contre le grand mouvement de l'esprit qui m'em- porte vers la croyance ; il aurait beau se heurter à lui : il ne l’arrêterait pas. Mais un plaisir ! Cela est ailleurs en moi, bien loin de l'intelligence, dans une basse retraite impénétrable. Un plaisir n’a pas besoin de s'expliquer ; comme il ne propose aucune objection, on ne peut pas le réfuter. Il est immobile : et c’est là sa toute-puissance ; il traîne, il est lourd, il retarde comme un filet ; il est une
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sorte de lenteur sous-marine, pareille au sable invisible qui retient le sol des voiles.
* *x *
Pourtant me serais-je aperçu de cette entrave s’il n’y avait en moi quelque chose d’entravé par elle, quelque timide velléité qu’elle gêne ?
Non seulement mon esprit, en effet, mais aussi faiblement mon cœur tendent vers la foi. O fréle et étrange désir qui en moi n’es pas de moi ! Sur toute mon âme, et quoi qu'elle puisse méditer ou tenter, légèrement plane une sorte de souhait théorique, la volonté abstraite de devenir différent. Non, ce n’est pas moi qui forme un tel vœu. Et quel vœu formerais-je contre mon plaisir ? 1] semble que quelqu'un prenne l'initiative de ce désir, le mette en moi et patiemment attende que j'arrive à le ressentir. Je reconnais qu’il n’est pas mien à ce qu’il ne change jamais. Je l’oublie, mais je le retrouve ensuite pareil. Rien de ce qui m'arrive, en le secouant, ne réussit à le transfor- mer. Ni il ne croît, ni il ne diminue avec mes autres sentiments. Il n’est pas nourri de la sub- M stance de mon âme. Mais il s’obstine, il dure sur moi ; peut-être même, — je ne sais pas encore — | augmente-t-il imperceptiblement, avec une régula- | rité infinitésimale, comme ces mouvements cos- miques, qui ont si bien le temps. Est-ce la grâce ?
Jacouss Rivière. 4
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L'ÉPREUVE DE FLORENCE:
VII
Vous débarquez, la nuit déià tombée. La voiture 2
qui vous emmène vers le quai de l’Arno où vous
fixez votre demeure, ne roule pas si vite que vous
») 1 " LIN à % n’éprouviez au passage l’étreinte sombre de ces
hauts murs. Etreinte noble, étreinte ferme, mais combien déjà plus humaine, combien plus cor- diale que l’étreinte des murs pisans ! Les bras, se raidissant, ne vous tiennent pas à distance, tandis que les mains serrent fort vos mains. Florence ne refusera pas sa sympathie à la succession des êtres et des siècles ; elle prête une oreille non égoïste à leur chant ininterrompu... Son unité est si diverse!
Nulle torche aux murs, quand vous ressortirez, dans ces anneaux rouillés que vous voyez pendre aux façades, nul rougeoiement de torche pour guider votre marche entre tant d’antiques palais. Mais l’éclat blanc des globes électriques dont les feux rejoignent au bord des toits le flot lacté qui
coule de la lune, ne choque pas comme un ana-
chronisme en ces lieux... Vous tâtonnez dans la
1 Voir le numéro du I* novembre de /a Nouvelle Revue Française.
L'ÉPREUVE DE FLORENCE 999
ville endormie, mais ce n’est pas dans la nuit morte du passé.
Parois blêmes, parois opaques. Une colonne lisse, axe d’une place encaissée.. L’arche glauque d’un pont. Le profil et l’élan de la tour carrée de la Seigneurie. Si la cité a perdu, de nuit, sa couleur, avec son duvet et sa grâce — sa struc- ture et sa force s'imposent d’autant plus. Pour avoir peu à discerner, vos yeux n’en voient que mieux ce qui demeure encore visible, et même par delà l'aspect... Florence frémit en dedans et l’on peut entendre bruire son frémissement mélodieux: Florence admet cette auscultation nocturne. N’ayez pas peur de vous pencher ! La surface plombée de l’Arno entrevu n’est que trop prête à bercer votre amour naissante. Vous allez mal dormir, aspirant au réveil.
Pour un premier matin, qui sait ? il faudrait vous conduire à la terrasse extrême des jardins Boboli, à la colline de San Miniato ou de Fiesole.…. Mais vous redoutez, je le vois, d’avoir à embrasser trop de richesses, trop de promesses de richesse, en un coup d’œil... Vous souhaitez de ne pas quitter de si tôt le cœur battant de la vivante ville. Vous restez donc à la fenêtre et il vous semble que l’Arno vous apprendra l'essentiel.
Si vous osez déjà juger, voici une cité moins guerrière encore que marchande, moins mar-
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chande que docte, moins docte que passionnée dans l'esprit. Vous voyez dressés sur le fleuve, le même fleuve si rude à travers Pise, les mêmes murs dorés, mais que la cuisson du soleil n’a pas desséchés et durcis. Le Ponte-Vecchio porte toute une rue bâtie et il fait autant confiance à la robus- tesse de ses étais qu’à la modération d’un flot
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qu’il sait apprivoisé.. Les trois arches du pont de #
San Trinita, si charmant, se courbent avec la souplesse du jonc qui sera l’anse d’une corbeille. Un bateau glisse. Le quai s’anime de passants. Il flotte une vapeur heureuse. Non, sous cette lumière légère, l’art ne peut pas être exilé, reclus dans quelque coin, mis sous séquestre. On le sent diffusé dans l'air.
Mais justement, ce trop prenant parfum vous trouble jusqu’à la défiance. Vous le chassez.. Vous ne subirez pas si tôt une ivresse qui désarme le jugement. Vous oubliez déja le but pri- mitif de votre voyage. N’êtes-vous venu de si loin que pour respirer le lis de Toscane ? Non pas. Il faut voir et toucher de près, quitte à s’abandonner plus tard.
Comme vous sortez d’un pied ferme ! Quel malin plaisir, tout-à-coup, à vous sentir exaspéré par la façade en “ jeu de dames ” de Sainte Marie des Fleurs, dont le nom ouvrait un jardin dans vos rêveries | à vous montrer injuste, par horreur
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du placage, en dépit des portes de Ghiberti et des saints de Donatello, pour la simplicité du Baptis- tère et le haut jet du Campanile! Vous entrez dans le Dôme, c’est une halle vide et morne; on y célèbre un office sous verre dans la cage obscure du chœur. Irez-vous à la place de la Signoria saluer tant de fières statues dressées ? À Sainte Marie Nouvelle ? à Saint Marc ?..
Décidément vous ne pouvez vous résigner à marcher au hasard, à mêler, à brouiller autant d'étonnements contraires. La diverse unité qui vous avait frappé la veille, vous semble tourner au confus et vous commencez à la mettre en doute. N'était-ce pas une tromperie de la nuit ? — Si vous voulez m'en croire, inquiet comme vous êtes, après la double révélation que vous devez aux fresques du Campo-Santo, laissez-vous en- traîner, selon la descente des siècles, dans cet art où Florence fut la première à exceller et qu’elle apprit aux temps modernes. Abordons sa peinture et dès la source ; elle y a cultivé la fleur la plus intime de son cœur... Venez ! je sais répondre à votre vœu secret. À défaut de l’Arena de Padoue et de l’église haute d’Assise, nous allons à Santa- Croce, de ce pas.
VIII
Puisse la rude nudité dé cette façade de pierre,
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puisse l’abri antimondain de ce vieux temple fran- ciscain, plus simple encore que vos cathédrales de France, calmer un esprit inquiet. Ici on peut se recueillir.
Mais quel curieux homme vous faites avec vos contradictions ! Après vous être plaint de trop de volupté, maintenant vous appréhendez l’ascétisme. Je connais non pas votre aversion, mais votre modéré penchant pour le primitivisme en art. En ce qui concerne l’art de Florence, vous ne laissez pas de vous sentir gêné dans le principe, par l'influence primordiale du byzantin. Au fait, vous possédez un sens plastique qui vous interdit d’être ému à fond par quoi que ce soit d’informe et vous trouverez toujours à redire aux plus saintes images de Cimabuë. Oui, fussiez-vous chrétien fervent, devant une Vierge à face plate et qui louche, jamais vous ne consentirez à prier !
Nous ne remonterons pas si loin, non pas à l'enfance de l’art, mais seulement à sa jeunesse. Quand bien même vous ne seriez pas, depuis Pise, quelque peu revenu de vos préventions, je n'exige de vous aucune complaisance mystique pour l’émaciation, la raideur et la maladresse qu'il vous plaît de prêter d'avance à Giotto. Je ne veux pas même vous adjurer d’avoir égard à une beauté spirituelle, qui suppléerait chez lui à la beauté tout court. Au plus profond du sévère vaisseau, où sont peintes la vie du Baptiste, celle de Jean
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l'Evangéliste, celle de Saint François d'Assise, j'accepte que vous preniez contact avec cet art par les yeux seuls, sans la collaboration de votre âme. Je me trompe fort ou l’âme suivra.
Vous restez interdit. Le mot de primitif perd tout sens dans cette rencontre.
Le primitif tâtonne. Il déborde d’aspirations, mais ses moyens sont limités. Il fait tout ce qu'il peut, bien sûr ; mais on peut faire davantage. Sans doute, dans sa naïveté se satisfait-il com- plétement de ses moyens. Sans doute, la moindre de ses découvertes l’enivre-t-elle au point de ras- surer sa gaucherie. L'assurance ne fait pas l’art et s’il marche au but, intrépide, s’il ne sent dans sa maladresse rien de risible, il pourra nous arriver d’en sourire malgré sa gravité et tout en l’admi- rant. Il est promesse, il est espoir ; il ouvre le seuil, 1l annonce. Nous attendons ce qui viendra.
Or — et je vous permets ici de choisir — que ce soit dans /4 Mort de S' François d’ Assise où dans l’Ascension de S' Jean, dans la Fondation de l’ordre franciscain ou dans le Festin d’Hérode, désignez- moi rien d’imparfait, un trait d'insuffisance, d’in- consciente erreur, un point qui marque la limite ? Non, jamais, chez aucun, la main n’a obéi avec autant de précision à l'esprit, n’a cerné l'absolu, aussi délibérée. Dès le premier coup d'œil, qui ne peut pas ne pas être total, tant serrée se noue
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l’arabesque dans chaque image, c’est une certitude, un “ordre” par quoi ce primitif va vous en imposer et par la majesté indestructible de la plus logique construction. Il compose, il édifie. Ni les Grecs n’ont mieux ordonné Olympie, ni n’ordon- nera mieux Poussin.
Vous voilà tout illuminé. Vous croyez tenir la clef du mystère ! Un art commence — qui conclut un art et reçoit de lui la maîtrise. D'un coup, l'architecture entrant dans la peinture se projetant sur le mur plat, y établissant son savant pouvoir, venant s’y résoudre et s’y perdre ! Tandis que les façades se vêtent, se surchargent d’ornements vaniteusement rapportés, les murs intérieurs ac- cueillent et proclament la loi du temple grec, la loi de la cathédrale française, la loi de beauté organique léguée par les grands siècles construc- teurs ! Florence, désormais, n’a que faire d’églises, sinon pour qu’un Giotto maçonne ses fresques au dedans. Il hérite des vieux maçons du Moyen- Age, leur émule en son cadre étroit. Il bâtit avec la couleur détrempée.
Or, la cathédrale, songez-y bien, n’admet pas une faute, un manque, sans risque grave de destruction. C’est ainsi qu'il entend la fresque... Mais quel repos ! quelle sécurité !
Autour de S° François étendu dans la mort, oh! la forte couronne de formes penchées! Vous ne
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la détresserez pas. Ce sont les chapelles autour de l’abside, les contreforts accotés au chevet, les tours. La forme appuie la forme, le geste lie le geste. Tout fait assise, tout fait bloc.
Et l'élan de S° Jean l’Evangéliste vers son Dieu, lorsque ses pieds quittent la terre! Voyez-le, commandé en haut par l’attraction du groupe divin dans le ciel ; étayé par en bas sur l'attitude des disciples, groupés autour de son caveau béant. A droite, le disciple couché dessine la pente merveil- leuse ; à gauche, celui qui se prosterne dirige l’as- cension du saint et le rattache au sol terrestre. Aussi, comme :il s'élève sûrement ! Giotto cons- truit, même dans l’envolée.
Voilà les monuments du nouveau siècle, les monuments de son amour. Il ne faudra pas s’éton- ner de trouver désormais aux murs tant de pein- tures étagées, en tas, comme du sous-sol au grenier — et s’accordant si rarement à la forme de la chapelle et contribuant si mal à exalter la courbe du vaisseau. Chacune est un édifice dans l'édifice, indépendant et insoucieux du premier, ramassé sur sa beauté propre. Le peuple d'artisans qui se soumettait à l’ensemble, ouvrageant qui le chapi- teau, qui le vitrail, cède le pas à l'individu, à l'artiste, qui veut presser un tout entre ses mains.
Souvent hors du champ de notre regard, dans l’ombre de la voûte, au plus haut de l’échafaudage,
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il n’aura à peindre que pour lui-même. Mais il peindra.
Là-haut, près de son Dieu, ne croyez pas pour- tant qu’il crée dans une sorte d’abstrait, même divin, qu’il use et dessèche son âme à la poursuite d’un problème de proportions. Vous n'avez pas tout pénétré. [1 vous faut faire un pas de plus dans l’approfondissement du mystère. Il a sa source dans le concret, dans l’humain.
Chaque pierre du monument a la forme d’un être, est proprement un être, et notre frère à tous en douleur et en passion. Non, il ne choisira ni son point d'appui, ni son geste, dans un autre dessein que celui de l'expression. Il se moque bien de l’architecture ! Il vit une certaine vie et il ne songe qu’à la vivre. Il est acteur d’un drame. Il jouera vrai d’abord. Que vous y consentiez ou non, ici la littérature entre en jeu, ou si vous préférez la poésie. Giotto réclame le droit de penser, de conter, de chanter, et au même titre que Dante. Riez : il lui faut wx sujet. — Et, le sujet donné, il refuse de le traiter comme un prétexte, de le ployer à une forme préconçue, de l’introduire dans un ordre déjà fixé. Le sujet dicte l’ordre, crée la forme, fixe l’harmonie : à la mesure même de sa puissance d'émotion. Sur son chemin de vérité, il doit trouver son juste équivalent plas- tique, qui sera forcément “ logique ”, qui sera
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1:72
forcément “ beauté ”. Allez donc parler à Giotto, de la “ peinture en soi ”, il ne saura pas vous entendre.
Qu'il s’agisse de peindre /4 Mort de Saint François, voyez : il transcrit à la lettre, dans sa simplicité profonde, l'événement : au centre, l’inflexion de la douleur, aux deux côtés, la solennité rigide des rites. Cela suffit. Le rythme plastique est donné : il commande notre émotion, comme d’abord l’émo- tion du sujet le commande. — Et dans /” Ascension de Saint ean, cherchez donc un pli, un regard ou une attitude dont le sujet n’ait imposé le choix, un trait qui s'échappe du drame et de la figure totale du drame, qui n’en renforce pas le sens et la forme du même coup ? Tout s'oriente vers le saint, tout se dispose autour de lui, tout s’en émeut et tout l’aide dans son triomphe. Il est visiblement soulevé jusqu’à Dieu par la douleur, l’étonnement, l’espoir et les prières des disciples. O visages divers unis en un montant accord | en un seul visage d’apothéose ! cathédrale de senti- ments !
Songerez-vous à réclamer ici un jeu plus subtil de valeurs, plus d’illusion dans le relief, une orchestration plus riche des nuances, enfin une matière de plus rare saveur ? Des moyens nou- veaux n’ajouteront rien à l’éloquence de ces gestes entiers, mais justes ; de ces figures un peu écrasées
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sur le fond, mais de si bel et juste accent ; de ces drapés épais révélant juste assez les corps ; de ces tons peu nombreux, mais fermes, et justement conjoints. Que vous faut-il de plus que “la justesse ”” dans ces souveraines compositions ? Giotto a retenu l'essentiel des apparences et des profondeurs de la vie. À mi-chemin du réel et de l'idéal, il parle bref, mais clair ; il dit juste ce qu’il faut dire. Il n’oublie rien de ce qui peut vibrer en l’homme : vos sens, votre esprit, votre cœur, il saura tout combler.
Est-ce là le fait d’un primitif — ou d'un clas- sique ? Vous pouvez saluer en lui le grand classi- que médiéval. Non, jamais art ne se tint plus haut sur sa courbe ! — Et songez qu'il naît seulement...
Je me promets, à quelque jour, de vous deman- der impromptu : Quel est l’objet de la pein- ture ?”” Me répondrez-vous demain comme vous eussiez fait hier ?.. — Vous êtes un ardent. Quand il faudra conclure, vous concluerez plus rudement que moi. Le point suprême de cet art, vous n’admettrez bientôt plus qu'aucun art jamais le
dépasse. IX
Vous commencez à y voir clair. L'héritage du treizième siècle français. La découverte ou du
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moins le pressentiment de l'antique. L’aspiration unanime d’un peuple dont c’est le tour d’élever la voix dans le temps... Vous dénombrez les éléments acquis. — Cela ne suffit pas encore.
Il y a plus.
Un saint. Et justement le saint d'Assise.
Un saint qui a connu la vie.
La vivante Florence mûre pour l’accueillir.
Ces temps passionnés veulent encore sur eux l'animation du souffle céleste. Mais Florence n’adoptera pas ses saints au hasard. Ses saints ne sont pas ceux de Rome. Qu'un jour S° Dominique y descende, la règle en main, elle ne pourra le repousser, mais ne lui donnera pas sa tendresse, et pour un temps son art, glacé, hésitera à pour- suivre son Cours...
François, dans ta premièré vie que dissipa la passion, comme un vent brûlant ce nuage, toute la seconde dormait.
François, tu regrettas à ton heure dernière d’avoir humilié, outragé en ton corps le don charnel de Dieu qui n’est pas moins précieux que l'âme.
François, ta foi n’eût pas été si pleine, ton humilité si gonflée d'amour, ni ton cantique si fleuri, si gazouillant, si complaisant à la douce nature, sans ta première vie de jeune fou.
Tu as transmué ton ardeur à vivre. Florence consent à faire pénitence, mais avec toi.
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Quand il a suscité Giotto, le maître des lignes, des formes, des rythmes, il lui faut un siècle pour se reprendre, cent ans pour réaccumuler autant de vertu créatrice qu’en réclame le nouveau maître, le maître des couleurs et de la vénusté, le maître de la mélodie : Fra Beato Angelico.
Notre ami D... admirera demain Buffamalco et les Gaddi, Spinello Aretino, Orcagna, et aussi les maîtres de Sienne. Si grands qu'ils soient, si prompts à couvrir tant d'espace, ils reflètent seule- ment Giotto; ils font grande école, mais école ; ils se saisissent moins de son âme que de ses moyens. Cet intervalle de si magnifique abondance peut même nous sembler avoir déposé le flambeau...
Pourtant, l’esprit de François n’est pas mort. Il court sous la formule et sous le dogmatisme. Il transfigure avant le Bienheureux, le paradis doré qu'abrite S* Marie Nouvelle, la dure allégorie dominicaine de la chapelle dite des Espagnols ”. Il se souvient des fleurs, des prés, des moiïssons et des vierges ; il distille en secret les plus radieuses teintures pour les vêtements des élus.
Il était forme et poids; il sera couleur et musique. Comme il était noblesse et force, il veut être amour et plaisir. D’un geste sensuel et vir- ginal, Florence, la fille de son choix, le capte. Avec elle, il fera le tour de la vie : tout est de Dieu, même la volupté.
L'ÉPREUVE DE FLORENCE IOII
X
Le tableau sur son chevalet, au centre d’une petite salle des Offices.
Comme une lyre, comme une harpe rayé d’or.
Un ostensoir sur l'autel de gazon, au gai soleil de mai, n’a pas plus de rayonnement.
La Vierge couronnée par Dieu — qui luit et chante.
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Le moins croyant des hommes sanglotera avec le plus croyant devant l’/rcoronaxione des Offices. Expliquez ce miracle. Tout fait appel aux sens, lor, la pourpre, l’azur, et la courbe des dra- peries, et ces délicates figures qui ne craignent pas d’être jolies. Tout fait appel aux sens : nos sens portent notre âme au ciel.
Folie à nous de chercher des raisons à ce qui est émanation de l’âme. Mais comment séparer ici l'enveloppe du dur noyau, et comment l'esprit de la main? 1] y a la couleur, il y a le métier ; cet art met en avant tout son attrait profane. Il ne cache pas ses moyens. Bridons l'émotion et tâchons de les déméler.
Ayant fait vœu de pauvreté, Angelico reporte sur son art toute la richesse du monde. Rien ne
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sera trop précieux. Pour lui, le problème de la lumière se pose divinement : il a l'or. Il peignait hier des missels, il les ouvre ; il étale l’or au grand jour. Non pas comme un rehaut discret au bord des vêtements, autour des nimbes : mais comme un feu flambant, comme une baignante atmosphère. L'or occupe la place maîtresse. C’est l'air sans mélange du ciel.
Cet air, qui le respirera ? Quels saints, quel Dieu à l’image de l’homme et né de ces humaines mains ? Auprès du métal pur, il n’est de pureté qui tienne; auprès du métal glorieux, il n’est de gloire, ni de beauté. C’est tout son art, l'esprit, la couleur et la forme qu’il faut qu’Angelico accorde avec le chant de l’or.
Hélas, si l'esprit plane hors de notre atteinte, le métier est bien simple, dont dispose le bien- heureux : c’est celui d’un enlumineur, pas davan- tage. Il sait orner proprement une page, dessiner sans trembler, garder ses couleurs fraîches : il se plaît à les assortir. S'il le faut, il peint à la loupe : mais il a de bons yeux... C’est tout.
O confondante minutie ! C’est tout, et c’est assez pour lui ! Oui, il lui suffira d’exercer son métier en conscience, de s'appliquer comme un sage ouvrier à modeler chaque visage, à lisser chaque chevelure, à plisser droit la soie et le velours ; à poser la fraîcheur aux joues, le sang aux lèvres, un reflet d'azur dans les yeux, sans
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rien sacrifier à rien, d’un pinceau lent, et d’après l’homme — pour créer des figures dignes de l'or céleste et qui concentreront sur elles la lumière du Paradis ! Il n’a pas à forcer l’extase, à résister à sa menue joie d’artisan. Il sait que le Seigneur ne lui demande rien de plus qu’un parfait métier — mais parfait, aisé à force de précision et large à force de scrupule. Il aspire humblement et pas- sionnément à la perfection de fait: quand il y atteint, Dieu se montre.
Si patient travail ressembler si fort à l’illumina- tion du génie |
Si sensuel pinceau nous exalter dans le sens de l'esprit !
Voilà les deux antinomies qu’un si clair chef- d'œuvre enveloppe. Ami, qu’en pense votre temps si dédaigneux du métier, et, dans le métier, du “ fini” — et d’autre part, si incapable de pensée ? Ah ! tâchez de l’aimer cet art gracieux et plein de grâce ! Angelico a la grâce deux fois, au sens païen, au sens chrétien du terme. La grâce selon Dieu et les grâces terrestres entrent ensemble en lui, s’y mêlent, ne font qu’un. Son paradis ne renie de Florence ni les beautés adolescentes, ni l’azur vert, ni les jardins et S° François y dépouille la bure : il n’en prie pas avec moins de ferveur.
Certes, si vous mesurez la grandeur d'une œuvre
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à sa taille, c’est peu de chose que cette Zrcoronaxzione, peu de chose que le wgement Dernier de l’Aca- démie, que tant d’étroits tableaux d’autel ! Mais donnez seulement au peintre un mur de cloître et des tréteaux, il vous imposera bien son génie. J'admets que cet art trop fleuri, après Giotto surtout, ait déçu votre attente, que sa minutie vous déroute, et que votre âme, en fin de compte, ait résisté au cantique des séraphins. Car c’est vous qui réclamez maintenant “plus de pathé- tique ” ! Soit, le couvent de Saint-Marc n'est pas loin.
Crucifixion de Saint-Marc ! Quelle page à rem- plir ! Mais comme tu remplis toute la page, toute la muraille qui te porte, toute la voûte arquée qui pèse peu sur toil.. Avez-vous pu douter que cette âme fût digne de lutter avec l’or dont elle se parait, pour la pureté de l'éclat et la sonorité du timbre ? Jugez! Ii, l'or a pàli et n’est qu’un poudroiement aux nimbes. Ici les tons composés de la fresque ont remplacé la couleur pure, plus mats, plus sobres et plus sourds — il y a des bis, des bruns, des grisâtres. Ici l'adresse et la finesse du pinceau ne peuvent tenir lieu de charme, ni son joli tour de beauté: il modèle des saints à la taille de l’homme. Ici enfin, il ne s’agit plus simplement d’étager des chœurs d’anges autour de Dieu, mais de grouper des personnages selon la diversité de
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L'ÉPREUVE DE FLORENCE IOIS
la vie; ici le mot d’ordre n’est pas ‘extase et chacun à son rôle humain, c’est-à-dire personnel et passionné.
Allez ! l'éclat des moyens compte peu pour le maître de l’harmonie. Même éteint, même absent l'or céleste donne le ton. Il répand une vibration merveilleuse qui fait écho à la symphonie dis- crète des teintes, au chant gratuit de l’arabesque, au cri désespéré du drame et qui transfigure les sons. Quand je dis : l’or — j'entends l’accord de l'esprit et du don, la perfection intérieure, un absolu inaltérable. Au mur du cloître comme au feuillet du livre, cela ne change pas : un seul but, un seul art, une seule main. Le geste du génie, pour être plus visible, n’est pas moins pur ici qu'il n’était là : ni pour avoir grandi, plus grand ; ni pour avoir pâli, moins splendide ; ni moins divin, pour s’être humanisé. Un geste entier et partout égal à lui-même, en pureté, en grandeur, en esprit.
Sous les bras de la Croix, le troupeau des saints se lamente. Ils ont compris la leçon de Giotto, ils ne songent qu’à leur douleur. Et celui-ci l'exprime à genoux les mains jointes, cet autre soutenant son front, celui-là effaçant un pleur, ceux-là debout dans la force croyante ; la Mère, comme une mère, sans consolation — et le dernier tourne le dos à tous les autres pour cacher son excès d'amour.
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Ainsi que les saints de Giotto une pensée com- mune et diverse les harmonise, selon l’âge et le caractère, selon la mission de chacun ; ils n'ont qu’à se laisser bercer par elle : d’un trait continu, souple et large, son rythme va s'inscrire au mur.
Mais Giotto n'avait pas tout dit dans sa phrase rude et concise, Il manquait encore à ses person- nages cette vérité corporelle qui fait ici les gestes libres, dégagés, les visages fins et complexes, la chair ductile et susceptible de beauté — en un mot la sensualité de la vie. Giotto ne demandait à ses figures que de vêtir le sentiment : dès qu’il avait noté le geste le plus explicite, il cessait d’ob- server le vif ; il ne pouvait encore aimer la forme humaine pour elle-même, sans craindre de renier l'esprit. — Angelico, après Orcagna, la découvre ; il va l’aimer païennement. Il n’épargne pas un détail. Il l’aime vraie. Il l’aime belle. Venusta, formosa. X1 veut qu’elle fasse honneur à son Père, comme un beau soir aux coteaux florentins. Il ne peut songer à la montrer nue, mais il soigne son vêtement pour qu'y transparaisse la grâce... Aïnsi parée, il l'invite à entrer dans la grande église giottesque, dans la grande harmonie pathétique du ‘“trecento”. Il charge l’ancien édifice d’un trésor sans pareil qui le comble soudain : tout l’homme, dans sa réalité charnelle et dans sa char- nelle beauté. — L'art rituel s’entrouvre, accueille
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et ne s'étonne ; son pur accent n’en sera point faussé.
Car les saints resteront des saints, et d'autant plus saints que plus hommes, que mieux vêtus et que plus beaux. La beauté et la sainteté s'équi- valent : deux modes de la perfection. Or, la dou- leur aspire au même épurement céleste. Elle goutte, pleur à pleur, comme une eau, comme un baume ; le soleil la traverse ; elle s’évapore en rayon. — Et nous pouvons l’appeler joie.
Non, rien n’a plus de nom terrestre ici : tout se transpose. Il s’agit en effet du ciel — ou si l’on préfère, de l’art. Le chef-d'œuvre” est un monde, un ciel, qui né de notre monde, le corrige et l’affine, le transmue, le supplante et nous arrache à lui. Telle est aussi la foi chrétienne. Angelico les confondra ingénument. — Quand l’art arrive à ce point de simplicité, de rayonnement et d’évidence, tout redevient mystérieux. Peut-être a-t-on le droit de tomber à genoux en criant “ Miracle, miracle |” La forme est esprit et l'esprit est forme. Païen, chrétien, si le beau possède un visage, c’est celui-ci.
Oui! cette fois, je vous l'accorde, tout l’art toscan est accompli — et qui sait ?... peut-être tout l’art.
Je reste à contempler au-dessus de la porte
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l'image de Saint-Pierre martyr, le sang au front, un doigt aux lèvres... Oui, taisons-nous. — Vous suivre au couloir blanc de l’Annonce à Marie ? aux cellules vides si pleines de 5? Mon cœur déborde. Il fondrait devant ces images que le saint laissa là, comme autant de prières, à ses frères en Jésus-Christ. Chacun avait la sienne et priant devant elle, croyait prier avec son frère merveil- leux. Si dépouillées, si nues, si réduites au signe — au point de rejoindre Giotto — je les entends pourtant chanter d’ici : un filet de voix, prêt à se briser. C’est trop encore.
Vous me retrouverez au jardin Boboli, sur la terrasse la plus haute. On découvre de là toute une campagne d’herbe tendre et d’oliviers, de fumée et d'argent ; des coteaux divinement ronds ; un cercle tremblant de montagnes. Devant soi, on a tout Florence, ses toits rosâtres, son dôme côtelé et son campanile de porcelaine. L'air y vient, chargé de senteurs et pourtant, tout spirituel.
XI
C’est là, ou si midi est trop cuisant, dans cette chambre de noire verdure, que je veux accueillir désormais vos enthousiasmes... Car vous ne serez plus déçu. Vous pouvez aller seul, vous êtes entré dans le rythme. Quand je vous traçais un chemin logique, vous le comprenez bien, c'était encore un
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pis-aller et j'aime mieux vous voir ainsi, livré à la ville elle-même...
“ M'avez-vous pas assez desséché Florence, me dites-vous malignement ! Florence est une, non pas simple. Quoi ! de Giotto à Angelico par Or- cagna ? une ligne maigre, une ligne nue, du génie d’un homme au génie d’un homme? Un seul chemin et un seul but ? Vous m'y meniez allègre- ment,
Mais ils foisonnent les arrière-petits enfants du vieux maître ! Il y a ceux de son cœur et il y a ceux de sa force. Non pas seulement celui de Saint-Marc, mais ceux du Chiostro-Verde, du Carmine, de Sainte Apollonie. Angelico a bien filtré la source, il l’a pénétrée de lumière; — il ne pouvait l’épuiser toute ; car cette suprême maturité qu'atteignait alors son génie, c'était la maturité de sa race, de sa ville, de sa patrie, aussi bien que la sienne propre ; les fruits pleuvaient de toutes parts.
La ligne s’élargit, s’épanouit, éclate. Le fût de l'arbre élancé dans le temps, traverse majestueuse- ment tout un siècle, mais forçant le siècle nouveau, il diverge, il se ramifie, il s’étale ; il a fait sa crois- sance, il n’a plus besoin que d’ampleur : soudain sa frondaison couvre la ville. ”
Mon ami D... tire alors de sa poche un petit
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carnet fatigué qu’il a la manie de couvrir de notes, illisibles même pour lui. Cette fois il s’est appliqué, il peut lire. Il lit à haute voix :
“ Angelico 1387, Paolo Uccello 1390, Castagno 1397, Masaccio 1401, Filippo Lippi 1405. En vingt ans les voici tous nés. Ils vivent ensemble un demi-siècle. Ensemble ! Ici ! Concevez-vous cela ?
Vous connaissez aussi le vertige des dates ? Je ne parle pas de cette succession paisible où l’on voit l’homme engendrer l’homme, le fait déclen- cher le fait qui suivra, pour la plus grande satis- faction de la logique. Mais quand elles se chevau- chent,s’enchevêtrent,se compénètrent ! quand d’un peuple à l’autre elles se répondent — ou d’une tour à l’autre, dans la même cité ! — Il y a deux manières de sentir l’histoire : dans la filiation des âges et dans chaque âge ; dans la suite des êtres ou bien dans leur coexistence ; dans la profondeur du temps ou dans l’étendue de l’espace. Autant la première rassure, autant la seconde affole l'esprit. Mais celle-ci un esprit vivant la préfère. Qui n’a souhaité d’étreindre le monde, ou seulement un pays, une ville, à une certaine minute du temps?
“ C’est le grand moment de Florence... Ose- rons-nous seulement l’évoquer ? N'est-il pas ini- maginable, de trouver, le même matin, chacun sur son tréteau et profitant de la même lumière, dans la même rumeur étouffée par les murs,
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Uccello, Castagno, Angelico, Masaccio et Lippi, à l’œuvre ?
_ Et celui-a représente la Cène : il appuie sur le trait tragique; même dans l'ombre, il force à crier la couleur, par le jeu nouveau des complé- mentaires ; il ne craint pas le trompe-l’œil. C’est Andrea del Castagno au réfectoire de Sainte- Apollonie.
Et celui-là — Paolo Uccello — peint la confu- sion d’une bataille ; il pose de larges tons plats, mais violemment opposés ; il entasse de lourds volumes ; il met dans l’arabesque tout l'accent ; il exécutera demain l’admirable portrait équestre de Sir John Hawkwood au Duomo.
Fra Filippo Lippi prépare les fresques de Prâto; déjà il anime ses vierges d’une moins précaire santé et ses anges annonciateurs du charme même de l'enfance ; il tient à la famille florentine ; il saura faire doux et grand.
Le jeune Masaccio, lui, dans la chapelle Bran- cacci, invente une spiritualité nouvelle à même Ja foule et la vie. Il connaît l’homme et le résume ; il crée du même coup le nu, la perspective et ’épopée ; il n’a point le temps de s’en rendre compte... Il se hâte, car il va mourir.
Et cependant Angelico rayonne !
— Je ne parle pas des sculpteurs.
‘ Tâchons d'imaginer cela, ce matin du génie
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éclairant cinq fresques naissantes, qui ne se ressem- bleront pas. Imaginons cela comme le veut Flo- rence : posément. Dans l'unité, il n’est point de vertige.
Ah ! elle est sûre de tous ses fils en ce moment ; elle répond de leur sang et de leur descendance — j'entends : de ce qu’ils vont créer. Qu'ils créent librement, à leur guise ! Qu'ils l’étonnent par leurs écarts ! La vie dont elle les doua, saura bien tisser le lien du mâle Saint-Pierre du Carmine au tendre François de Saint-Marc, des beaux anges gras de San Lorenzo au noir Judas de Sainte Apollonie. “ Laisser faire la vie. ” Voilà le geste de maturité.
Tous les problèmes sont posés et depuis un siècle mûrissent. Le moment est venu. Florence n’impose aucune solution. Que les meilleurs de tous ses fils concluent ! Ils ne peuvent errer. Elle a équilibré en eux la joie des sens et la joie de l'esprit. Ils ne diront que ce qu'ils ont au fond de l'âme, ce qu'elle y déposa et qui leur est commun à tous — chacun à sa manière, comme il est juste. “ Laissez faire la vie !”
XII
‘“ Ce mot, ami, ne vous semble-t-il pas qu’elle ne s’est jamais lassée de le redire, qu’elle le redit aujourd’hui pour nous ? Certes, sa puissance vitale ne prétend plus guère à créer, mais comme elle
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harmonise encore, comme elle commande l’unité ! À son approche tout se fond, il n'existe plus de contraires,
Marier la pierre brute du Palais-Vieux à la marqueterie du Campanile, le Palais Pitti à Santa Maria Novella, ce précieux jardin Boboli à l’église de Santa Croce et tout cela à la laideur moderne, c'est marier le grand Turc avec la république de Venise, pas moins ! Florence fait cela. Je com- mence à l'entendre, même dans son architecture et — osé-je vous le dire ? — je m'y plais.
“ Parlons un peu de son architecture. Sans doute, je vous l’accorde de bonne grâce, ses monu- ments ne vous disent pas tout, ni même le meilleur de son génie : même dans la perfection, ils ont comme un faux air de bâtardise. Mais tout de même, ils sont nés là — et il y a des réussites. Je ne connais pas Saint Pierre de Rome, mais j'imagine — libre à vous de me réfuter — que sa place est à Rome et nulle part ailleurs et que l'architecture florentine n’a pas à lutter avec lui de poids, d’énormité et de richesse... Je la vois grave, imposante dans le Dôme ; mais surtout hardie, élancée ; j'y cherche et je crois y trouver une cer- taine désinvolture, une certaine subtilité qui n’est latine, ni romaine. Songez à la chapelle des Pazzi si nue, si blanche, avec ses apôtres de céramique, et sa coupole qui pèse si peu ! Songez au jet de
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Santa Croce! Songez à tant de jolis cloîtres ! Songez à l'Hôpital des Innocents avec ses poupons blancs et bleus ! (J’entasse les époques pêle-mêle, n'importe...) Songez même à Santa Maria Novella avec sa façade incrustée ! Je dois faire amende honorable : ici, j'accepte même le plaqué... ”
Mon ami D... rit avant moi de sa palinodie naïve, mais reprend aussitôt :
“ Florence a toujours ses raisons. Il faut com- prendre. Que voulez-vous! c’est chez elle un besoin des sens : ils n’abdiquent jamais dans au- cune recherche ; leur plaisir, à force de goût, prétend s’accorder avec la raison.
Un revêtement organique ! Quel accouplement singulier ! C’est bien cela pourtant. Et s'il y a contradiction dans les mots, il n’y en a pas dans la chose. Sous la polychromie des marbres rapportés, l'ossature veut s'affirmer et par la polychromie même. Non seulement le marbre s’incruste, il fait peau. Et sa fraîcheur, nourrie par le dedans, ne sera pas pareille sur le visage et sur les membres. 11 y a là du paradoxe : un paradoxe souvent victo- rieux. Ainsi à Santa Maria Novella, ainsi au Bap- tistère, ainsi, ami, au Campanile : quand, au détour d’une rue, je le sens qui monte, carré, rablé, poli, non, je n’ai plus le cœur à blasphémer. L’atmos- phère commande et la sensualité de l’air.. Ne faut-il pas que les pierres même sachent sourire ? ”
D... me désigne avec émotion la petite tour
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noire, rose et blanche, dans la rumeur ensoleillée des cloches et des voix qui annonce midi. Il prend à témoin ce spectacle et ce bourdonnement joyeux.
‘“ Une réussite de la vie, voilà ce qu’est Flo- rence. Retirez-lui cette couronne de lumière, vous ne comprendrez plus...
‘“ Et dire que j'ai craint ici la claustration des musées | Avez-vous dû rire de moi! Outre que les chefs-d'œuvre y sont étrangement dispersés et comme mêlés à la ville, à la matière commune de la ville, partout où ils forment concert, à l’Aca- démie, aux Offices, ils se présentent autrement qu'ailleurs, plus familièrement, sans morgue, Leur air natal les enveloppe, le même que l'air des églises, le même qui coule au dehors. On respire avec eux, à l'aise. On les surprend qui changent avec soi, suivant que le soleil se découvre ou se voile. Certes, aucun de ces grands artistes n’a fait le vide autour de lui, pour que nous l’abordions si droit après cinq siècles. Le plus solitaire de tous, c'est encore cet Angelico, un moine ; le plus fermé... — Nous avons pleuré avec lui.
‘ Quelle souplesse de vie dans cet admirable Florence !.. Vous savez comme :il faut courir pour joindre ensemble tant de merveilles. Et l’on ne peut éviter au passage ni les lettres d’or de l'Agence Cook, ni les placards des cinémas. Au
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fait, pourquoi les éviter ? Entre deux découvertes pathétiques ou pittoresques, — je n'ai même pas honte, cher ami, de fumer une cigarette sur la place Victor-Emmanuel qui est bien à cent lieues du “ Quattrocento ”. Je m’y sens bien. Et j'aime aussi le sous-sol sombre de la trattoria où j'ai coutume de dîner dans un bruit de rires et de chants vulgaires. C’est que Florence continue d'y vivre et avec une certaine grâce, avec une certaine noblesse qui relèvent même le laid. Quand je rentre chez moi, des musiciens malhabiles, accotés à l'appui du quai, braillent dans la nuit rousse des valses misérables, soutenues dans un autre ton par une ou deux guitares aigres, qui ne connaissent qu'un accord. Or, tout cela, tout le tissu de ma journée, je le déploie en m’endormant... et chaque soir, je m'émerveille de le trouver si continu, sans un clair ?”, sans une reprise.
Passer du mort au vif et d’hier à demain, des images de l’homme à l’homme, de la fiction au réel, ou réciproquement, cela n’a point de sens ici. Tout continue. Du musée à la rue on ne sent point le pas. On va, on vit et on pense selon Florence, dans une certaine allégresse lucide qui naît du lieu et qui n’est pas fort éloignée de celle qu'on ressent à Paris. — Et qu’on ne dise pas ville d'art ! Ce n'est pas l’art qui a rayonné sur la vie, mais bien la vie sur l’art. Dans cette atmosphère propice la vie fait voler tous ses germes, et les plus
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purs et les plus précieux. Toute beauté y est flot- tante — et bonne À prendre, comme au premier jour. Ce n’est pas l’art d’hier que nous respirons entre ces collines, mais bien ce qui pourrait être l’art de demain, si d'aventure, le génie repassait par à.”
Hélas, ami, suit-il deux fois la même route ?
HEenrr Guéon.
(4 suivre.)
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Ce fut une très grande et bonne surprise lorsque je vis sur la liste des passagers du courrier ÆErnest-Simon que mon ami Hilaire se rendait à Shang-Hai. Il est administra- teur des colonies et, durant vingt ans passés au Yu-Nan, il s’est “ asiatisé ”.
C’est un fumeur d’opium.
Pour moi, qui arrivais de Zanzibar et attendais à Aden la correspondance avec le Japon, je fus heureux, certes, de retrouver à ce croisement de routes marines cet ami perdu de vue depuis huit ans. Il me revint que Hilaire, à l’époque où nous habitions Yu-Nan-Sen, m’avait confié si souvent et avec tant de conviction sa volonté de ne plus revoir sa patrie que je manifestai quelque éton- nement de le rencontrer retour d'Europe. Hilaire me dit que la mort de son père et le règlement de quelques affaires de famille l’avaient contraint de quitter l’Asie : aprés deux ou trois mois de nostalgie en France, il se hâtait d’y revenir ; il avait été nommé Consul à Ho- Kien-Fou.
A l’escale de Hong-Kong nous nous sommes séparés.
Deux années passèrent, puis, au cours d’un voyage au Tcheu-Ly, j’eus l’occasion de séjourner à Ho-Kien-Fou.
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Or, Hilaire était mort !
A lheure du soir où je me suis rendu au cimetière visiter sa tombe, un coucou mélancolique m’accueillit ; il chantait, puis cessait soudain afin d’écouter lui répondre un autre coucou... mais c'était l’écho de sa propre voix. Une lune ronde, énorme, immobile, couleur d’absinthe, pendait au centre même de la voûte du ciel, mais, chaque fois que je regardais l’astre, il semblait s’être arrêté à l'instant d’une longue course. Le cimetière était noyé d’un petit lait.
Assis au sommet de la tombe de Hilaire, je le voyais tout entier, ce cimetière, panorama triste : c’était des mon- ticules de terre gazonnée, alignés avec soin ; il y en avait à perte de vue, les derniers tout contre le pan du ciel.
Des chiens errants grattaient le sol, si nombreux qu’on eût dit dans du gravier la marche d’une lointaine troupe.
Et puis il venait jusqu’à ce lieu une rumeur de la ville : c’étaient des cris de traineurs de pousse-pousse, les sons de flûte d’un cerf-volant musical, des bruits de tambourins chez des joueurs de ‘ ba-quhan, ”” des cris joyeux d’enfants en la proche rue des Menuisiers — celle où se construisent les cercueils.
Il avait plu toute la journée, mais, à la venue du soir, le ciel s’était brusquement découvert, était apparu d’une
pièce, tout d’un coup ; un rideau avait été violemment
tiré, on eût dit, et la lune découverte ; le clair de lune d’après ce jour de pluie était d’autant plus limpide : soli- taire, le visage au ciel, je me sentais soulevé en plein firmament, avec la terre et les tombes.
Hilaire était mort ! Voici son histoire,
Ho-Kien-Fou n’est qu’une résille de petits canaux. À
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la tombée de la nuit, les sampaniers poussent des cris dolents pour affirmer leur présence et se garer les uns des autres ; les hâleurs de jonques chantent des chansons monotones et mélancoliques. La nuit tout à fait venue, des lanternes brillent à l’avant des sampans immobiles côte à côte le long des berges et veillent. Toute la ville est piquée de ces lumières de cul-de-sac.
Vraiment, Ho-Kien-Fou est une bien curieuse ville, et complexe dans ses singularités ; de nuit ou de jour, elle offre maints visages : le soir vient, un moustique l’annonce d’un archet monotone et tout aussitôt claquent les castagnettes des veilleurs de nuit ; sur les bords des canaux, il y a de légers et doux clapotis, mais le courant est une eau muette qui glisse lentement : les nuits de clair de lune, on a la sensation d’une huile qui file.
Comme une herbe drue et courte, moelleuse à la semelle, pousse tout le long de ces canaux, on les suit volontiers. Une petite grenouille parfois gicle: dans la lumière louche du jour entre chien et loup, elle brille comme une goutte d’eau, puis tombe au canal avec un léger bruit qui mouille l’oreille.
Rue du Chanvre, Hilaire est connu comme le loup blanc. Chez Nyoqh, les fumeurs d’opium le nomment entre eux Man, le Lotus, car Hilaire demeure à cette époque de sa vie en un vieux temple perdu dans des lotus.
L’année de sa mort, aux promotions de la fête des Lanternes — cette belle fête durant laquelle, au soir, tout doit luire, même les Célestes qui se piquent des phalènes sur le nez — le Fils du Ciel, bien que Hilaire fut fonctionnaire d'Europe, l’avait nommé Mandarin de sixième classe, classe civile, cela va de soi, dont l’habit
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officiel est la robe de soie “ gorge de pigeon ”, brodée sur la poitrine d’une cigogne jaune.
Et tout cela pour le récompenser d’un Répertoire des deux-cent-seize clefs de Koung-Tseu, dont il était l’auteur.
J'ai dit, n'est-ce pas ? que mon ami Hilaire s'était $€ asiatisé, ? Vingt ans de Yu-Nan l'avaient initié aux devoirs du parfait mandarin : veiller avec soin au bon entretien des tombeaux ; chérir la justice et cultiver la musique ; présider la procession du Dragon ; assurer la complète irrigation des rizières ; récompenser les cœurs où fleurit la piété filiale et punir de coups de rotin les gens qui pissent la face tournée du côté de la Grande- Ourse.
Une rue qui aboutit à un arroyo, une rue interminable, faite de deux rangées de Cañhas basses et construites en planches et, de ci de là, une sensation d’immense vide, à cause d’un terrain vague d’où il arrive un souffle froid comme d’un soupirail de cave ; à chaque cañha, des frôle- ments de vêtements et les petits sons de tambourins des étuis à jouer au baghuan ; une vie grouillante et sour- noise dans ces demeures éclairées de mèches charbonneuses; — les fentes des planches laissent apercevoir des fumeurs d’opium, le corps dans l’ombre, le visage contre la lampe de fumerie. — Voilà la rue du Chanvre.
Lorsqu'on y arrive par la rue des Lanternes, sur le coup de minuit, elle est déserte ; alors on a devant soi comme un long corridor vide. À l’autre bout, il y a une flaque d’eau qui scintille de mille petits éclats métalliques : c’est l’arroyo sous la lune. À cette extrémité-ci de la rue du Chanvre d’où on peut voir glisser le courant, le blanchis- seur Fo-Chi a sa demeure. Devant la porte un minuscule
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ruisseau déverse dans l’arroyo des détritus et de l’eau sale, un sampan est à l’amarre.
Ce sampan, la nuit durant, semble brûler de même qu’un gros et merveilleux brûle-parfums. Il est si vieux que les fibres de son bois peuvent se compter et il a au flanc tribord un large trou où niche un hibou. Tout le jour l’oiseau est immobile dans sa demeure, les yeux fixes, ébloui ; mais, du crépuscule à l’aurore, ces yeux brillent : ainsi deux gros diamants lumineux sont incrus- tés dans la nef.
Du fond du Sampan un nuage de fumée d’opium, toute bleue, d’un bleu tirant sur le violet, monte lentement vers les étoiles : cette fumée s’élève doucement, épaisse tout d’abord, puis elle enfume tout le plafond du ciel, peu à peu, à mesure qu’elle déteint sur le clair de lune.
La porte de Fo-Chi est toujours close ; cependant celui-ci l’ouvre de temps à autre et s’attarde à son seuil. C’est un grand vieillard, le nez chevauché de bésicles aux verres immenses cerclés d’écaille. Ces verres sont toujours faussés de reflets blancs ; ainsi les yeux sont invisibles et cela est gênant infiniment lorsque Fo-Chi vous parle : on sent qu’il vous regarde fixement.
Pour accéder à sa blanchisserie il faut suivre un long couloir, puis traverser un jardin exigu, accoté à une prison. Sur le couloir ouvre une pièce où des gens fument l’opium. Là, de même que sur la jonque, il y a un prodi- gieux nuage bleu ; celui-ci pèse sur une rangée de pieds chaussés de mules à semelles de feutre. Les petites lueurs jaunes des lampes de fumerie brillent çà et là, flammes fixes et qu’étouffe la fumée ; elles semblent lointaines, lointaines...
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Cette pièce est éclairée d’une grosse lampe qui paraît baisser ; elle pend, accrochée au plafond.
Le petit jardin est mélancolique comme un jardinet d'hôpital, un dimanche soir, après la visite des parents et des amis.
C’est un enclos minuscule, ceint de murs de briques grises. Au centre d’un parterre dessiné par des rocailles, une corbeille de ces pivoines chinoises, odorantes à l’excés d’une odeur fade et lourde qui creuse la gorge ; dés le crépuscule brille l’eau d’un bassin de porcelaine où nagent des hippocampes noirs ou rouges ; aux quatre coins -du- jardin, un poirier nain, bossu, planté dans un pot de faïence.
L'ombre du grand mur noir de la prison le couvre. Je ne me souviens pas d’avoir vu le jardin autrement qu’attristé de cette ombre. Au sommet du mur et de chaque côté d’une façon de fenêtre, étroite comme une meurtrière, une cage pend où git une tête posée sur le cou : quatre rangées de dents luisent ; les yeux sont clos, scellés de deux bourrelets de chair ; des lambeaux violacés, des morceaux de croûte passent sous les cages, entre les barreaux ; et les cages avancent sur le jardin, taché au pied du mur de deux petites flaques de sang séché.
Le jour où j'appris la mort de mon ami Hilaire j'ai pensé à ma dernière visite au jardin de Fo-Chi: la lune teintait de bleu le lieu, un bleu limpide, et, bien que ce fût minuit c’était le point du jour.
J'ai écouté le chant d’un kouaï-kouaï, le grillon: chinois, dont le chant est le son d’un triangle d’orchestre ; dans le jardin pourtant, cela semblait arriver du fond de la nuit. Le kouaï-kouaï se taisait parfois, alors j’entendais un égouttement régulier, sonore, qui venait du mur, car
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on avait changé les têtes. Elles étaient toutes fraiches ; au coucher du soleil, de grosses mouches rouges avaient bourdonné autour ou bien s'étaient tassées sous les narines, dans les bouches, et au coin de chaque œil. Mais mainte- nant, dans la nuit, tout le long du mur, montaient aux cages des geckos, de gros lézards rouges, le corps couvert de verrues émeraude, À mon pas ils s’arrêtaient, tournaient la tête, puis repartaient ; et ce haut mur tout blanc de lune était diapré de diamants furtifs et haché des longues ombres des geckos.…..
Dans la nuit d’hier, devant la porte close de Fo-chi, des fossoyeurs, vêtus de toile blanche, se sont accroupis dans l’attente du salaire. — L'un d’eux — un gros, bouffi d’une mauvaise graisse jaune, les ongles blancs, le regard bigle — a fumé une pipe à eau qui chantonnait et d’où montait une vapeur à senteur de fleur de pêcher ; de temps en temps il a trempé des lèvres dans une tasse de thé, un thé si clair qu’on apercevait à l’intérieur de la tasse à peine creuse le bout des doigts du buveur, cinq petites taches brunes.
De chez Fo-Chi est venue une odeur de chien rôti à la broche.
Trois rôdeurs — bossus parce qu’ils portaient sous leurs salacos des têtes d’Européens — sont entrés chez le blanchisseur.
Ce matin, dans la cour du vieux Temple aux Lotus, les trois porteurs de têtes ont été amenés devant Hilaire.
Le bourreau et son aide sont venus aussi.
Le bourreau est un petit vieillard voûté, au visage
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glabre et masqué d’une dentelle de rides ; ses ongles immenses s’accrochent à sa robe de soie et font un bruit de vitre mordue par un diamant ; une légère mousse de bétel teint en rouge le coin de ses lèvres.
Les trois prisonniers s’agenouillèrent l’un après l’autre et le vieillard glabre leur trancha la tête : l’aide-bourreau avait noué en petits chignons les nattes au sommet des crânes ; les nuques des condamnés étaient nues et la cangue y avait marqué son poids ; la lame du coupe-coupe — une lame énorme — brillante une seconde dans Pair lumineux, puis posée doucement à ras des épaules, comme si le bourreau avait voulu s’assurer de la place, devint soudain rouge : la tête s'était détachée aussi sim- plement qu'un fruit mûr d’une branche.
Cet après-midi de lourde chaleur chinoise, Hilaire s’est enfermé dans sa fumerie du vieux Temple aux Lotus, dars sa fumerie dont une fenêtre donne sur la Rue des Lanternes.
Le silence est profond, angoissant parce qu’une mouche bourdonne ou heurte les vitres en papier ; à cause d’un chassis relevé, un soleil minuscule brille dans un coin de la pièce.
Hilaire roule une pilule d’opium : la brune goutte de drogue se gonfle 4 la courte flamme jaune de la plate lampe de cristal, puis pend au bout de l’aiguille, mais, sur le point de choir sur la minuscule langue de feu, elle se boursoufle à nouveau, couverte de petites ampoules qui lèvent de ci de là et crèvent, et encore elle s’allonge en larme sur la lampe, à la pointe de l’aiguille.
Hilaire savoure la bonne fumée qui lui sature les
bronches et peu à peu il s’assoupit.
1036 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
Il s’assoupit : il murmure des mots sans suite ; ce papier, tendu sur le châssis de la fenêtre et le plein jour de la rue, le fumeur pourrait dire qu’il a une eau comme une perle ; n’est-ce pas un peu de ce papier de riz de Kyoto dont se servent au Japon de petits artistes ventrus pour illustrer les poëmes de Kiôden : “ Les choses qui don-
”, “ Les choses qui excitent le regret du
nent le frisson ? Passé ”” ? —— N'est-ce pas du même papier ?
Il entend comme au loin passer sous ses fenêtres un enterrement. Des flûtes et des gongs rythment le pas d’une foule d'hommes qui défilent mais dont il ne voit entre ses paupières à demi-closes que les têtes tonsurées et les nattes roulées en chignons. Un instant, un énorme catafalque remplit tout le cadre de la fenêtre au châssis levé, se balance puis disparaît ; les porteurs invisibles crient pour s’encourager.
La voix de ces hommes est sourde ; leurs cris ne s'élèvent pas, il semble, tombent comme des médailles de plomb...
Hilaire dort profondément.
Il rêve au Poisson Gobie qui porte bonheur, le poisson à trois queues qu’on pêche dans le lac Kanki ; au poète Bakin, gardien du temple Kamo où, après s'être rasé la tête, il écrivit son poëme :
Vous, Rochers antiques,
Sur la rive de Kiyomi |!
Laissez-moi vous poser une question : Combien de fois vous êtes-vous parés De ces vêtements humides de vagues ?
LS RE
L'EXÉCUTION DOUBLE 1037
Son ouïe s’est affinée.
Certes |
Ii entend remuer sur le mur qui clôt son jardin des Lotus les geckos avec leurs peaux à diamants, et pourtant, trés loin d’eux, il boit du thé chez Fo-Chi.
Il est dans la pièce où des gens fument ; mais lui, boit du thé devant une fenêtre dont le chassis a été ouvert sur un léger vent qui vient du Canal et dans sa tasse se repro- duit en miniature la rue : en un petit bol à peine creux, un Pao-Tang — “ Coureur dé Sauce” — a versé un thé clair ; cet homme sentait l’huile à frire les sauterelles ; une brise tiède ride le thé et quatre grains de poussière noire s’agitent au fond de la tasse ; tout le breuvage trem- ble, Mais lorsque la brise ne passe plus, le liquide est immobile et soudain une minuscule foule partagée en deux courants contraires — gens en haillons ou vêtus de soie, traineurs de pousse-pousse attelés à leurs véhicules, chaises hermétiquement closes que portent des coolies — traverse la tasse : c’est une rue chinoise par le gros bout d’une lorgnette.
Brusquement, sur trois notes sonores qu’un Chinois qui accorde son Shamisen dans un coin de la blanchisserie tire de son instrument, il se revoit à Liverpool où il était de passage il y a des années et des années.
Sous les fenêtres de son hôtel défile un régiment de Gordon-Highlanders, hauts gaillards dont les genoux sont nus et les cuisses drapées de petites jupes vertes. Des cornemuses et des tambours jouent “ Brian Baroo ” les soldats piétinent sur place en cadence, mais cependant
et
ils avancent. Le cœur de Hilaire a un sursaut et bat car le Shamisen.
1038 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
s’est tu et les trois notes ont résonné depuis longtemps, il lui semble.
Hilaire regarde le musicien : celui-ci est accroupi en tailleur ; le Shamisen est posé en travers de ses genoux et il a retroussé ses manches sur deux longs bras secs et nerveux. Encore une fois il passe ses doigts tout au long des cordes, puis il chante un chant qui débute ainsi :
Qui est-ce
Qui habite ici ?
Te ne sais ;
Cependant mon cœur est plein de gratitude Et mes larmes ruissellent.
Après chaque couplet il fait sonner son Shamisen en longues notes graves et espacées. Au couplet :
Te voudrais aller dans quelque contrée Où il n’y aurait pas de coucous,
Te suis st mélancolique
Quand j'entends
Leur chant !...
quatre hommes vêtus de toile blanche — quatre fos- soyeurs — entrent. Hilaire les regarde parce que les trois décapités du matin suivent en toilette d'exécution, la natte en chignon au sommet du crâne, la nuque à nu, marquée du poids de la cangue. Ils s’approchent et se ruent sur Hilaire... Mais le petit vieillard voûté, au visage glabre et masqué d’une dentelle de rides, et dont deux taches de bétel teignent le coin des lèvres, le bourreau,
L'EXÉCUTION DOUBLE 1039
qui vient derrière eux, arrivera trop tard pour empêcher que Hilaire ne soit étranglé ; pourtant le petit vieillard court, et comme il gesticule, ses ongles immenses s’accro- chent toujours à sa robe de soie et font un bruit de vitre mordue par un diamant...
Ainsi a dû mourir Chû, mandarin civil de sixième classe — je l’ai connu, moi, Barbare d'Occident, sous le nom de Hilaire ; et les fumeurs d’opium de chez Nyoqh, rue du Chanvre, sous le nom de Man, le Lotus, à cause de sa demeure — un vieux temple — enfouie sous les lotus.
Lorsque son cadavre fut relevé, l’enterrement est repassé sous les fenêtres de la fumerie. Des flûtes et des gongs rythmaient les pas ; un instant l'énorme catafalque rem- plit tout le cadre de la fenêtre au châssis levé, se balança, puis disparut ; les porteurs invisibles criaient pour s’encou- rager. La voix de ces hommes était sourde ; leurs cris ne s’élevaient pas, semblait-il, tombaient comme des médailles de plomb.
BERNARD COMBETTE,.
Canton, 20 Août 1897.
1040
CHRONIQUE DE CAERDAL XIII D'UN MINCE AUTEUR
Il est rare qu’on ait de l'esprit cent ans après sa mort. La belle douleur prend moins de rides que le rire, et peut toujours nous tirer des larmes. La tragédie ne vieillit pas si vite que sa sœur.
La raillerie, l'esprit de satire, qui sont presque tout ce qu’on appelle l'esprit, pétillent et ne font pas long feu. L'esprit de moquerie trouve le trait, et la malice le lance. La comédie ne se passe pas de cet esprit railleur, et d’une certaine malignité.
Comme la comédie enfin, l’homme d'esprit dépend des ridicules. Il se vide en même temps qu'il les harcèle ; et s’il lui arrive de vaincre, il s’ensevelit dans sa victoire. D'ailleurs, il y a tant de ridicules dans la vie humaine, et tant de sottise dans les mensonges de la société, que les hommes en changent comme de modes. Et l'esprit qu’on met à s'en moquer se glace avec l’objet de la moquerie.
Les ridicules de la politique sont les plus froids,
CHRONIQUE DE CAERDAL 1041
dès qu'on est sorti de la mêlée. L'infâme y est beaucoup plus naturel, et l’odieux bien plus abon- dant. Où dépenser son esprit moins à propos ? Il paraît contrefait sitôt que les témoins ont cessé d'en être les complices : on admire ces grimaces, parce qu’on les fait.
J'en sais peu d’exemples plus tristes que les libelles de Paul Louis Courier. Ce fort honnête homme de capitaine en retraite passe pour un écrivain admirable. Sans doute, on l’admire plus qu'on ne le lit. Ou bien l’admire-t-on, pour n’avoir pas à le lire ? Je le trouvai, gris et jaune, dans une auberge, au fond d’une campagne, où le couvre- feu sonne à huit heures. Il faisait grand vent, et les feuilles d'automne s’en allaient en tourbillons, avec cet air de folles qu’elles ont, et d’ossements qui volent. Je le lus à la chandelle ; et il me semblait tuer les heures avec un régent de philoso- phie libérale, devenu maître à danser, un Grotius ménétrier, qui mène le branle et qui brandit le crin-crin. C’est la liberté, qu'il ne se lasse pas de mener à l’autel, je le sais bien ; et j’honore de tout mon cœur une si belle épouse. Mais quelle noce sinistre, et quel grinçant cortège d’ombres. Est ce le vent d'automne sur les feuilles ? toutes ces petites phrases faisaient en sautant un sec cliquetis de squelette. Liberté, liberté ! Ha j'aurais mieux aimé passer la nuit avec une jeune fille de moindre renom.
1042 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
$
Que reste-t-il d’un auteur politique ? La mesure des services qu’il a rendus, c’est qu’il ne peut plus nous en rendre. Il est comme le comédien, qui épuise son mérite avec sa vie. Meilleures étaient ses raisons, et plus il en a de disparaître. Quand on perd son temps à écrire de la politique, il vaut mieux avoir tort, et soutenir des causes condam- nées, ou des vérités imaginaires. Il suffit qu’on soit sûr d’avoir raison, et qu'on y porte toute la rage et toute la haine, qui sont propres à la certi- tude envenimée par la défaite. Là, du moins, le talent a de l'essor ; et si l’œuvre ne prouve rien, elle révèle pourtant un homme.
Il est rare que les bons discours ne soient pas des Philippiques. L’indignation fait retentir la voix du poëte et de l’orateur. La haine a du ton. C’est un rude métier ; mais il soulève son auteur. Bien- tôt, on ne s'occupe plus de ce qu'il dit, mais seu- lement de sa façon de le dire. L’invective et la fureur peuvent nourrir un livre.
La prudence est misérable dans un genre, où le mensonge est si nécessaire qu’il faut d’abord se mentir à soi même, pour être bien cru des autres. Les partis ne sont fondés que sur l'excès. Ils répugnent naturellement à la justice : elle est, pour eux, la trahison ou l’immobilité. C’est pour-
CHRONIQUE DE CAERDAL 1043
| quoi ils se démentent toujours, quand ils tiennent
enfin ce pouvoir, qu’ils ont tant envié et tant insulté dans leurs ennemis.
Il est plus fâcheux, pour un auteur, d’être rai- sonnable en politique, d'y mettre une sorte de talent et d’exactitude, comme Paul Louis Courier,
| peu de fiel et beaucoup de mesure. On ne va pas | loin avec un souffle si court. La petite guerre des | polémistes finit où finissent les journaux. C'est | bien assez que cette espèce de gens et cette espèce | de papiers tiennent toute la rue, chaque matin. | Vient le soir, qui balaye.
$
Bon caractère en politique, peu de caractère
| dans le style.
Paul Louis Courier gronde un peu, il bougonne,
| il rioche ; mais toujours petitement. Il livre, au ( pistolet, des batailles où il faut le canon. Son | mépris de Napoléon, au profit de Bonaparte, est | un heureux témoignage d’honneur. On aime une | parole d'homme libre, quand tout se tait. Après | Sainte Hélène, pourtant, quelle petitesse. On ne | doit plus rien mépriser, où la grandeur l'emporte | absolument.
Dans la suite, la guerre de Courier contre les
| Bourbons l’a rendu populaire : mais qu'il s’armât { pour la Charte, et que ce fût l'exploit de l’homme
1044 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
libre, on ne le comprend presque plus. Clisthènes est plus près de moi. Il en était ainsi, nonobstant ; et même Courier a payé cette immense audace de sa vie. Il a été en prison, pour des allusions et deux bons mots. Il faut déplorer que vous, le chacal, et vous, l’hyène, n'ayez pas eu, chacun, votre journal en ce temps là: on vous eût pendus, au nom de vos propres principes. En quoi vous auriez eu bien du bonheur, et vous eussiez connu les délices de la pendaison, surtout à la corde des principes. Mais vous vivez, et vous hurlez à la mort : on ne peut pas tout avoir. Au moins avez vous la conscience d’être dignes de la corde.
Courier n’était pas homme à vendre la Répu- blique au premier soldat venu : voilà son mérite ; c'est en partie celui de tout esprit ayant reçu l’éducation des Anciens : il faut un héros, pour qu'on abdique ; on veut un grand homme pour dictateur.
Le préjugé était fort qui tendait à confondre les républiques antiques avec les nôtres ; mais elle est louche et forcée, la sagesse qui prétend les opposer. La plus étroite des républiques ressemble encore mieux à la démocratie des anciens, que la monarchie la moins stricte et la plus fournie de chartes. Corrompu ou non, l'esprit républicain est l'esprit antique. Il peut d’ailleurs comporter tous les degrés possibles d’aristocratie. Mais au fond
CHRONIQUE DE CAERDAL 1045
le tyran parfait est plus républicain que le roi le moins monarque. C’est qu’en république la religion n’est pour rien dans l’autorité. Dieu, dans la cité antique, ne se mêle pas de faire des consti- tutions, ni surtout de toute éternité. Les révolu- tions y sont nécessaires, et ne sont pas maudites. Il n’y a pas d’ Église ; on ne voit pas un corps de prêtres possesseurs et témoins de la volonté divine; les prêtres sont des citoyens. La fonction civile implique l'office sacerdotal : ce n’est pas le sacer- doce qui sacre la fonction, et se tient au dessus d’elle. Si le dieu fonde la ville, il ne la gouverne pas. L'État antique est sans théologie. Au contraire, les vraies monarchies sont chrétiennes, ou ne sont point. C’ est l’idée de Dieu qui fait la différence entre les États. On ne sépare pas un état de son église. L' Église est partout. Et d’abord, sans V Église que sont les lois ? Voiles et mât de fortune. Sans doute, on peut naviguer ; mais il est bon de savoir comme on navigue. Je ne juge point j'observe.
Courier est un pauvre écrivain. Il se donne bien de la peine. Je ne lui trouve pas tant d'esprit: il en fait trop. Ses grâces sont chétives ; elles montrent l'os ; elles sont torses ; et il ne cesse d’en faire. Ce que Suite Beuve os de Boissonnade
/,
1046 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
et de ses fleurs grecques lui convient à merveille : c’est un helléniste dameret. Il affecte, et ne peut écrire sans affecter. Quel mauvais signe de nature : on finit, de la sorte, par avoir le ton naturellement faux. Ses pamphlets me semblent insupportables : il m'a toujours paru que cette espèce d’ironie, si lourde, si travaillée, se tourne contre l’ironiste. Je n'aurais pas ri.
L'esprit qu’on veut avoir gâte celui qu'on a: combien plus la gaîté. Si peu qu’elle soit forcée, la bonne humeur est morose. Son rire même est constipé ; il part d’une figure qui se refrogne ; il ne l'éclaire pas mieux qu’une mèche qui char- bonne. Je regimbe au trait.
Partout, Paul Louis Courier sent la lampe, et la lampe qui fume. Il traduit mieux qu’il n’écrit pour son compte. Encore a-t-il des élégances vieil- lotes et des mines surannées. Passe pour Longus, quoique ce rhéteur soit raffiné au point de donner l'illusion de l'innocence ; puis, c’est le don grec, d’une éternelle nouveauté. Mais le son de voix vieillot ne va pas bien à Hérodote, d’une telle jeunesse.
Rien ne grimace plus que la fausse simplicité. On vante la légèreté de Paul Louis Courier. Je sais des danses fort lourdes et des danseurs pesants. La bourrée de Paul Louis Courier n’est déjà pas si légère. Il sautille perpétuellement, et il retombe
CHRONIQUE DE CAERDAL 1047
avec son trait sur la pointe de mes pieds. J'aime- rais mieux qu'il marchât, et que ce fût sur la terre. Paul Louis Courier, on dirait parfois d’un ingénieur savantasse, qui a connu M. de Voltaire, et qui s'efforce d’en avoir le fausset et les manies. Il est vif et nerveux, oui; mais il a du ventre, à quarante ans ; 1l bondit, oui ; mais il a des bottes. Serait ce pas une victime de Voltaire, après tout ? Il cherche l'esprit de Ferney. Il imite en villageois le grand singe Arouet. Mais peut on avoir moins de goût ? Et qu'y a-t-il de moins vigneron que Voltaire, de moins propre au village ? Le seigneur de Ferney, point du tout noble, est très homme de cour ; si gentilhomme, qu’il joue même à la vieille dame. Dans son lit, le matin, le bonnet en tête, entre sa chaise percée, le clystère, ses gringuenau- des, sa poudre et son café, Voltaire ressemble à la Marquise du Deffand. Certes, voilà un bel homme des champs, dans sa vigne, aux bords de Loire.
A propos de Paul Louis Courier, il me vient une remarque.
De Balzac à Barbey d’Aurevilly, et de Chateau- briand à Verlaine, les plus romantiques en l’art d'écrire ont presque toujours été les plus épris du passé, en philosophie et en politique.
Au contraire, les plus classiques de pensée et de style, les plus entêtés de la syntaxe ancienne, sont aussi les plus complaisants aux idées nouvelles, et
1048 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
les plus fidèles à l’esprit de la Révolution. Ce n’est pas seulement le hasard qui assemble Stendhal et Mérimée, Sainte Beuve et Lamartine, et sous nos yeux, d’autres encore. Sans parler du Code Civil.
Ainsi, tout se compense. Les hommes de la nouvelle loi tiennent à l’ancienne par la forme. Et ceux qui haïssent la révolution dans l’État, en font une dans l’art et dans la langue. O Jupiter, que j'aime tes décrets! L'un de tes foudres est sans doute l’amour ; mais l’autre est l'ironie.
Paul Louis Courier a dû être le type d’une classe d'hommes, républicains, bons à tout, aussi près des citoyens antiques qu'on l'ait jamais été, athées, libres penseurs, mordants, faiseurs d’esprit, un peu pesants à l’occasion. Mais eussent ils même toute l'imagination qui leur manque, cent Couriers ne font pas encore la monnoie d’un demi Stendhal.
Il en faut bien convenir : presque tout le grand art du siècle est avec ceux que Gœæthe appelait les gothiques, lui souvenant qu’il en avait été, et sachant bien qu'il serait toujours du nom- bre. * Gœthe s’y connaissait. De tous les grands hommes, c’est le moins politique et qui veut le moins l’être.
1 Son nom même.
“
CHRONIQUE DE CAERDAL 1049
XIV CHASSE AU TIGRE
Certes, il n’est pas bon signe que les coquins aient des idées, qu'ils se flattent d’avoir une foi, et qu'ils professent une doctrine de leurs méfaits : bien plus, qu’ils soient capables de tout braver pour elles, jusqu’à donner leur vie. Sauf l’objet, qu'est ce qui les distingue alors des braves gens ? Leur morale est plus forte que celle de leurs juges. Ils savent mieux mourir pour elle; et même s’ils font semblant, ils ne feignent pas plus que ceux qui les condamment. Un procureur requérant, et un chien d’auteur renté qui caresse la pensée des supplices, ces deux comédiens m'in- spirent un invincible dégoût, soit qu’ils bouffon- nent sans y croire, soit tout de même qu'ils croient à leur bouffonnerie.
Rien ne manque aux tigres, si ce n’est un bon cerveau. De là, qu'ils ont des muscles et des crocs si redoutables. La nature ne leur refuse rien que le calcul. Ils vont par bonds de l’appétit, et non par pensées. Ils ont tout ce qu’il faut pour régner sur la forêt. Mais il leur faut disparaître devant la police de l’homme.
Il n’y a pas de forêt plus peuplée que la Ville ;
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et les tigres peuvent s’y tromper. Mais à l’égard des tigres selon la nature, la Cité est le tigre qui pense. C’est en vain qu’ils font corps contre les hommes : les hommes font société contre les tigres. Les hommes ne valent rien qu’en société ; mais leur société est puissante. Tous ensemble, ils viennent à bout des tigres. Cependant, le tigre les fait trembler un à un.
Les vrais athées sont rares, même sous Néron. Plus rares encore les vrais anarchistes. L'homme affirme peu dans la négation. Et les plus rares de tous, les sceptiques parfaits qui doutent également s'ils nient et s’ils affirment.
Ce tigre grossier de Bonnot, comme il meurt en mordant, il n’est pas sûr de son droit à mordre. Il avoue son crime, puisqu'il prétend disculper ses complices. Il ne croit pas à son innocence, puisqu'il les dit innocents.
J'aime mieux l'injure qu'il répète jusqu’au dernier souffle, et qui est le pouls de son agonie. Là, du moins, il est bien ce qu'il est : le tigre selon la nature en guerre avec le tigre de la Cité ; et il se sert des armes qui lui sont propres. Il est rare qu'on ne meure pas dans ses vrais mots, qui sont la peau de l’âme : “ Salauds, salauds ! ” Voilà son mot, digne de lui ét d’un sale héros, à la fin de son rôle.
Il faut en prendre son parti : il y a de sales
ÉSRE
CHRONIQUE DE CAERDAL 1OSI héros. L'énergie est l’énergie, à quelque objet qu'elle s’applique. Hypocrites, ceux qui disent le contraire. D'ailleurs, l'hypocrisie la plus générale est la faiblesse, et le refus d'entendre la vérité. Quand on mène un homme à l’échafaud, et qu’il y va bravement, c’est un brave. Neuf fois sur dix, on est sûr que son juge ne se ferait pas si bien couper le cou.
Voilà donc un sale héros. C’est ici qu’on voit la vertu des classiques. Un homme qui a lu Plutarque, enfant, et qui a grandi dans le commerce des Anciens, quelle que soit son énergie, s’il lui en reste, 1l choisit plus tard les objets où il l’applique. Il se fera peut être banquier, s’il a la force et les moyens des immenses rapines. Comme le grand Lucullus. Et s’il veut dominer par la violence, il fera une révolution ou la guerre civile. Ou encore, il cherchera quelque souverain, à qui donner une leçon. Le primaire n’est pas capable d’un si beau choix. 11 n’a pas fait de bonnes versions, sur les grands textes de Tacite et d’Aristote. Il ne sait pas conduire ses idées. Les mots le gouvernent, et il est l’esclave de sa logique.
Pour mener sa raison comme il faut, mieux que les mathématiques, où l’homme prend la funeste habitude de plonger les faits dans l’abstraction, il est bon d’avoir lutté avec un texte difficile. Thucy- dide est un fameux remède contre l'anarchie. Ou du moins, qui a bien traduit un livre de Thucydide,
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s’il est anarchiste, il le sera comme on peut être athée : en esprit. Il ne prendra pas l’anarchie pour règle de conduite, dans un monde où la panarchie est fatalement, implacablement, absolument et partout inscrite.
Ce pauvre primaire de tigre ne parle que de vivre sa vie. Et il se condamne lui même à mort, dans la fleur de sa force et de son âge. Pour mieux vivre sa vie, il l’abrège. Ils sont tous ainsi.
Le meilleur anarchiste de la bande était le demi Russe, qui a soutenu le feu de la mitraille, à Choisy le Roi. Celui là pouvait se sauver, s’il l’eût voulu. Mais il avait la haine de vivre, à force de haïr ceux qui règnent sur la vie. Les voyant venir, l'arme au poing, et résolus à ne pas se laisser tuer par lui, il leur criait : Assasssins ! Vous êtes des assassins ! ” Propos admirable : assassins, parce qu'ils ne se laissent pas assassiner, et qu'ils se défendent.
Or, la police, les lois, la Cité font le même raisonnement, avec la même rigueur et dans les mêmes termes. Eux ou nous!” dit le grand maître du guet. Enfin, on commence d’y voir clair. Les voiles sont troués. Il n’est plus question de justice.
Le livre des lois est un grimoire mangé aux vers. Il n’est de justice, il n’est de loi que fondée sur un principe divin. Le sacrifice de l’homme ne peut pas être une loi pour lui même ; et s’il l’est
CEA
CHRONIQUE DE CAERDAL 1053
çà et là, il n’en peut pas être une pour tous les hommes. Est ce un métier d’être bourreau ? Alors, le bourreau ne vaut même pas l'assassin.
Tout assassin, qui sait bien ce qu'il fait, est un anarchiste. Mais tout homme qui vit fortement est une espèce d’assassin. Quand ? Chaque fois qu'il se préfère. Ils me font rire avec leur bonté coutu- mière, et leurs prodiges du dévoûment paternel. Le père et la mère, dans ce grand amour pour leurs enfants, sont capables de tout contre les autres hommes et contre toute la vie. S'ils se sacrifient, c’est soi à soi, après tout. Montaigne, Jui, ne se rappelle même plus s’il a eu trois ou quatre enfants. Voilà un homme. Ce n’est pas lui qui ravalerait tout le sens de la souffrance univer- selle à la maladie d’un poupon. Il n’est pas plongé nuit et jour dans les berceaux, à reniflailler les langes et à se barbouiller l’âme de lait. Tout ce lait sent l’aigre, les couches et le moisi sur les lèvres viriles. Les pères et les mères, ils tueraient bien le monde entier pour leurs petits. Quand un bateau coule, ils veulent me faire croire qu'il faut sauver l’un de ces gosses, qui sera peut être un pied plat ou un voleur, et qu’il faut noyer Rem- brandt ou Beethoven, de préférence. Qu'ils le disent tant qu’ils voudront, entre hommes d’Amé- rique. Mais, pour moi, je le nie. Je donnerais bien tous les enfants de l’Amérique, pour sauver la vie de Dostoïevski. Allons, Dostoïevski donnerait
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volontiers la sienne ! — Je le crois ; et moi aussi. Mais attendez qu’il vous le dise.
$
Il se trouve que l'hypocrisie est le seul courage des juges, comme le repentir est la seule faiblesse des violents que les juges condamnent. À peser ce que vaut la morale des anarchistes vieillis en juges et devenus académiciens, il faut convenir que la seule dignité des anarchistes devenus bri- gands, est d’être sans morale : ils font la guerre. Du moins, ils ne font pas de politique.
Au bout du compte, dans la ruine de la morale, il ne demeure qu’un principe : ne pas mentir. Etre vrai avec soi-même, et l’être avec les autres : qui est le grand courage. La morale, si ce mot a un sens, n’est que la projection de l'individu. Mentir, c'est ne pas être. D'où vient que tant de gens moralisent et qu’ils mentent. Les pires de tous : ils mentent devant leur miroir.
On dit : la fureur des lieux bas est déchaînée. De quelle force la brute ne dispose-t-elle pas, quand elle est armée d’audace ? Le mal a-t-il donc une puissance égale au bien, ou même que le bien n’a pas ? Six malfaiteurs ont manié toutes les forces sociales, au cours de leurs forfaits : ils se sont joués de Ja société, ils en ont fait ce qu’ils ont
Lada
CHRONIQUE DE CAERDAL 1065
voulu, pendant deux ou trois mois. Comme il en faut peu à la Cité, pour confesser sa faiblesse ! Tout son appareil ne tient pas contre la soudaineté des événements, et ne pèse rien devant la marée que l'énergie soulève. L’inondation de Paris l'avait déjà prouvé. La police a été aussi vaine que les parapets et les quais. Partout, on prévoit la guerre entre les peuples. Et on ne pense pas qu’on l’a chez soi. Les maisons sont pleines de conquérants ridicules, toujours vainqueurs sur le papier ; on arme sur les deux bords d’un fleuve trois millions d'hommes, prêts à s’égorger les uns les autres. Mais, dans Paris, six coquins résolus jettent la terreur sur toute la population. Et à Berlin, un bouffon, déguisé en capitaine, commande aux régiments : il a l’autorité, non seulement par ce qu'il l’usurpe, mais par ce que les hommes sont toujours prêts à la laisser usurper.
Tous les moyens de la Cité peuvent tomber aux mains de l'individu en révolte, qui se sert alors de toute la force sociale contre la société. C'est le seul cas, où la Cité nous soit, d’instinct, plus précieuse que la perfection même de l'individu. Elle prend soudain cet air sacré de la vie qu'un mortel danger menace. Elle paraît ce qu’elle est, une fleur exquise et délicate, ou mieux encore, un objet d’une finesse et d’une rareté unique, une merveille d’art, où entrent tant de vies entrelacées et diverses, que la sensibilité en est presque infinie.
1056 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
Il faut défendre un objet si rare et si précieux, en dépit de tout ce qui le gâte et de toutes les laideurs qui l’affigent.
Si le débat est entre l'anarchie et la Cité, mon choix est fait. L’anarchie se donne en vain pour la nature. Le fait est que la nature même a produit la Cité, et n’a pas voulu de l’anarchie. Le plus terrible et le plus pitoyable, c’est que les individus prenant de plus en plus conscience d'eux mêmes contre la Cité, bientôt sans doute la Cité s’armera contre les individus. L'ordre social tend à une paix forcée entre des hommes tous esclaves.
Logique des tigres : Chaque individu est l'État pour soi même, et sa propre raison d'état. “ L'État, c'est moi,” dit le moi. Il ne fallait pas que l'exemple vint du Roi.
Quand on netient plus de trop près à sa vie, on à barre sur la vie des autres : car il n’est pas si sûr qu'on tienne tant à la vie d’autrui. On se rend maître des autres, par le fait qu’on n’est plus asservi peureusement à soi. Sans doute, on est seul contre une myriade : mais tigre contre des moutons. Il y a dans l’homme qui ose, une force qu'on ne connaît pas. Qu'elle se déchaîne, et l’on voit bien alors que l’art de la politique et toute la morale n’ont jamais consisté, qu’à lier le tigre, à lui arracher les griffes et les crocs.
CHRONIQUE DE CAERDAL 1057
$
Ils radotent sans fin d’une religion sociale, d’un culte rendu par chaque homme à la cité, à la patrie, ou même à la race. Et ils en parlent précisément comme on a tant parlé d’une religion pour le peuple. C’est toujours l’objet sensible au cœur qui manque le plus, dès que le cœur est rebelle. Pour venir à bout de l'individu, il n’y a que l'individu.
Rien ne peut plus détruire la religion du moi dans l'individu. Quand il a perdu le dieu des religions, l’homme se fait un dieu de soi-même. Témoin, la fureur des femmes pour leur propre sexe, depuis peu. Il faut être bien fort, et d’âme vaste, pour se tenir au sentiment du moi, sans faire tourner tout l'univers autour de ce point fixe. Rien ne borne donc la religion égoïste, qu’un sacrifice du moi au moi : la volonté de préférer en soi une portion plus belle que les autres, une part supé- rieure à l'intérêt, un dieu plus grand que l’amour propre : préférer enfin l’accomplissement de soi- même, qni ne va jamais sans beaucoup de douleur, au plaisir direct que la satisfaction de l'intérêt sans plus trouve en ses menues victoires.
Plus je refuse aux tigres, plus j'accorde aux vrais individus. Les tigres sont des individus absurdes, nés pour le troupeau, et non pour en sortir. Ils sont la parodie de l'individu. Mais la
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caricature ne peut rien contre la belle image : elle la fait mieux connaître en quelques traits, loin d’y nuire.
D'abord, l'individu ; et puis, l'individu. Toutes les grandeurs, toutes les conquêtes en sont faites. Une religion solide porte toujours sur un dieu. Si la multitude est capable de grandes actions, c'est qu’elle est riche en individus. La cité, les lois, la morale, les écoles, toutes les formes du troupeau, toutes les garnitures du texte social, le prix en est incomparable, la contrainte nécessaire et l'utilité continuelle pour le troupeau : mais seulement pour lui. La race enfin n’est là que pour produire quelques individus, qui la renient aussi souvent qu’ils l’accomplissent. Telle est la condi- tion de toute générosité et de tout génie: n'être pas confondu dans la masse vivante, aller au delà, et ne s’en pas tenir à ce qu’on a reçu. Moins cette issue, il n’y aurait pas de rédemption pour l'espèce humaine. Nous ne vivons que pour faire notre salut : j'entends pour inventer l’homme. Il n’est en nous que ce que nous sommes : mais ce que nous avons été, enfin, n’est pas tout ce que nous serons.
Le nombre des individus sera toujours petit. Bien peu d'hommes sont capables de vivre sous la loi de l'individu, qui est la plus sévère de toutes, consistant à se régler soi même et à servir une beauté supérieure, jusque dans le crime. Discipline
sb
CHRONIQUE DE CAERDAL 1059
qui fait violence à toutes les mollesses du cœur humain.
C’est l’éternelle bassesse de mes ennemis qu’ils sont sans rédemption, ni pour soi ni pour les autres, et qu'ils le veulent être.
C’est leur éternelle bassesse de se complaire en soi même, et de n'avoir point d’autre complaisance. Ils vantent leur race, leur pays, leur tribu, leur village. Mais en tout ils se vantent, et ne vantent qu'eux. lis sont fiers de leur nez. Ils sont ravis de leur image. Ils se parent du ciel qu’ils ont sur la tête, et de la terre qui les attend. Ils se font même d’horribles oripeaux avec les linceuls et les os des morts. Ils se flairent sans fin ; ils aiment leur odeur. Si glorieux et si misérables ! Basse espèce.
Je n'aime rien de moi que ce que je veux être. Et je ne vante que ma volonté, qui ne sera jamais accomplie : si je vantais quelque chose. Mais quoi ? tout contentement de soi est la prostitution de l’orgueil. Et j'y vois trop de bassesse.
ANDRÉ SUARES.
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LA LITTÉRATURE
Gusrave FLAUBERT, par Louis Bertrand.
La nouvelle édition, sinon définitive, du moins considéra- blement enrichie, de Flaubert, doit, paraît-il, nous amener, les mois prochains, plusieurs études sur lui. Ce me sera une occasion d’en reparler. Il faut espérer que ces études ne seront pas toutes sur le mode purement admiratif, contribution pas toujours avantageuse à une mémoire, qu'il y en aura de sérieuse- ment critiques. L’édition Conard nous apporte une masse précieuse de documents sur la terre riche et lyrique où poussa Part strict et discipliné de Flaubert. Désormais il sera impos- sible d’isoler l’œuvre de ses entours et de ses racines, de connaître ce qui fut préféré et produit à l’exclusion de ce qui fut sacrifié. Il arrive à Flaubert ce qui est arrivé au Parthénon : les fouilles ont déchaussé ses fondations, mis à nu, sous le marbre fait pour la lumière, les assises de pierre que l’archi- tecte n’avait prévues qu’enfouies. Nous ne pourrons plus séparer le monument de ce qui le supporte. Comme pour le Parthénon, les uns en trouveront Flaubert diminué et donneront cours à quelque mauvaise humeur ; les autres l’estimeront exhaussé et le sentiront qui rayonne davantage sur la matière qui le grandit. Nous verrons.
M. Louis Bertrand n’a pas prétendu nous donner une étude d’ensemble. Il à réuni dans son livre quelques morceaux séparés publiés çà et 1à dans des revues. Et ces morceaux sont excel- lents. M. Louis Bertrand réunissait beaucoup de conditions
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pour parler avec compétence de Flaubert. Il l’a avoué pour le maître qu’il a suivi dans ses romans. Et si l’art des romans de M. Bertrand est un art tout intellectuel, si la construction de ces romans nous paraît si artificielle, apparente et naïve, ce nous est un signe que l’auteur est entré dans son art par la porte critique, la porte de corne. Son art en peut souffrir, mais sa critique en bénéficie, car il nous parle d’un art qu’il connaît et pratique, et cette critique passe bien par la porte qui s’ouvrit à Fromentin, celle de la compétence professionnelle, porte d’ivoire.
On lira dans ce livre un chapitre sur l’Esthétique de Flaubert, bien ordonné, intéressant, et que je retrouverai pour le discuter quand d’autres livres de même sujet me fourniront l’occasion de reprendre celui de M. Bertrand. C’est, avec un chapitre sur lOrient et l’Afrique dans l’œuvre de Flaubert, et un autre sur Salymmbô, ce qui compte et pèse dans l’ouvrage, le reste faisant un peu remplissage. Mais ces deux derniers me paraissent d’une solidité et d’une vérité remarquables. Je citerai sur le caractère de Salammbô cette page parfaite, que je n’aurais pas manqué, le mois dernier, d’apporter, si je l’avais connue, à appui des réflexions ici présentées sur le symbole :
“ On peut dire que le même mystère, qui défend la femme orientale contre les indiscrétions du voyageur européen, entoure la fille d’'Hamilcar dans le roman de Flaubert et la dérobe aux regards profanes. Cette impression de mystère, Flaubert l’a voulue et l’a cherchée à dessein, — nous le savons par sa correspondance. Mais justement parce que Sa/zmmbô est mysté- rieuse pour nous, nous voyons volontiers en elle, comme dans la femme arabe, tout un monde de poésie et de sentiments à jamais indéchiffrables pour nos esprits d’Occidentaux ; et quand nous approchons de cette forme voilée et muette, une irritation nous prend en songeant que nous ne saurons jamais ce qui se passe derrière ce front scintillant de plaques d’or, derrière ces yeux inertes et brillants comme des pierreries. Puis à mesure
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que nous la connaissons davantage, nous en venons à soup- çonner que cette Âme mystérieuse ne renferme que le vide ; et nous éprouvons quelque chose de la déception de Mitho, lorsque, après avoir traversé les salles étincelantes du temple de Tânit, encore tout aveuglé par l’éclat des marbres, des métaux et des gemmes, il finit par arriver au fond du sanctuaire, à un obscur réduit, où il ne discerne rien, qu’une pierre noire, à peine dégrossie. ?” M. Bertrand a raison lorsqu’il écrit que ce serait faire injure à Flaubert que de considérer Salzmmbô comme une reconstitu- tion historique. Mais alors pourquoi défendre avec âpreté la documentation archéologique du roman, la maintenir comme “ une image plausible de l’Afrique au V® siècle avant Jésus- Christ ” ? déclarer sûr “ que toutes ses affirmations et toutes ses hypothèses reposent sur des textes ou des documents certains. Il avait lu à peu près tout ce qu’on pouvait lire de son temps sur Carthage” ? Pourquoi traiter de cuistres ceux qui ont relevé dans Flaubert les erreurs de l’information ? La cause ici est pourtant bién entendue. Le jugement de M. Audollent dans Carthage romaine n’est évidemment qu’un jugement d’archéologue, et il n’atteint pas l’artiste ; mais sur son terrain il est incontestable. Récemment M. de Trévières, en un article de la Grande Revue, a montré avec évidence de quel incroyable et hasardeux bric à brac était faite chez Flaubert la chasse aux renseignements. Il y a plus. Flaubert — il l’a reconnu lui- “même — savait parfaitement qu’il n’y avait pas d’aqueduc dans la Carthage punique, que l’aqueduc était une œuvre romaine. Et il a introduit l’aqueduc dans son roman parce que Paqueduc s’y logeait bien, lui fournissait un tableau. Il a bien fait, cela ne nous empêche pas de trouver le chapitre de l’aqueduc admirable. Mais rien non plus ne nous empêche de nous divertir devant les colères qui prennent Flaubert lors- qu’on vient lui contester ses données historiques. Victor Hugo, aisant, dans Æywerillor, parler Charlemagne de “ clerc en
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Sorbonne ”, se défendit ensuite en disant que Sorbonne ne venait pas, ainsi qu’un peuple vain le pense, de Robert de Sorbon, chapelain de Saint-Louis, mais de Soror bone. A la bonne heure !
Jaime beaucoup mieux que M. Bertrand nous montre comment Salzmmb6 surmonte le roman historique en l’absorbant dans une œuvre plus historique encore, surhistorique pourrait- on dire. Flaubert a pu se tromper dans tel ou tel détail, il ne s’est pas trompé dans son évocation de l’Afrique, d’une Afrique qui n’est ni punique, ni romaine, ni arabe, ni française, mais qui demeure toujours, sous les passagères dominations, immua- blement, lAfrique. L'Afrique telle que sa situation, sa géo- graphie, son climat, ses peuples la font, telle que sous tous les chocs du dehors l’histoire aiguë la retrouve toujours. J’ai voyagé dans tous les pays sur lesquels a écrit M. Bertrand, et mes expériences de voyageur m’ont paru souvent démentir les siennes. Îci elles s'accordent parfaitement. Comme lionien Homère a écrit dans l'Odyssée le livre de la Méditerranée, le normand Flaubert a écrit dans Sz/zmmbô, avec la plénitude de la synthèse épique,le livre de l’Afrique.Ense et aratro: ainsi Bugeaud traçait le programme de conquête. Par Flaubert, la France a pu ajouter : Æ# calamo. Les gens qui pensent par statues à ériger et comités à constituer, imagineront sans doute ici avec complaisance une statue de Flaubert comme pendant à celle de Lavigerie à Biskra ou de Ferry à Tunis.
Ce magnifique sujet français, Flaubert l’a traité avec les moyens d’un art plus près, je crois, d’une tradition française que ne le pense M. Bertrand. M. Bertrand dénonce l’insuff- sance et l’injustice des trois articles que Sainte-Beuve écrivit sur Salammbô. “ Peut-être, dit-il, cette chaude et sauvage Afrique dépassait-elle la compétence d’un petit bourgeois de Mont- parnasse, qui n’est guère sorti de son quartier et qui n’a point pris l’air. Les voyages servent tout de même à quelque chose, Et puis l’œuvre de Flaubert était trop haute pour lui. Ce qu’il
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faut à un Sainte-Beuve ce sont des talents à mi-côte, comme il disait. Là il est excellent. Les petites gens de Port-Royal, M. Lancelot, M. Lemaistre de Saci, voilà ses clients. Quand il aborde une grande figure comme celle d’un Saint-Cyran, il l’esquisse faiblement.” (Et Pascal ?) Il y a quelques années, M. Mirbeau se rendit à Vienne afin d’y promulguer ceci, que Napoléon, c'était un imbécile. Personne ne s’en est beaucoup frappé. Mais si un officier, français, brésilien ou chinois l’avait dit, il n’aurait plus trouvé de général assez imprudent pour lui confier un caporal et quatre hommes. M. Bertrand se doute-t-il qu’un critique qui tient de tels propos sur Sainte-Beuve ressemble à un romancier qui traiterait Flaubert en très petit garçon ?
Si Sainte-Beuve a comparé Sa/smmbô aux Martyrs, son opinion mérite d’être pesée, et elle est en effet de poids. Je sais bien que Flaubert a protesté contre cette assimilation, et M. Bertrand reprend les raisons de Flaubert. Chateaubriand a créé des types idéaux, Flaubert des types réels, vivants, les figures de cette Afrique permanente que dégage si bien M. Bertrand. Tout cela est vrai, Mais, d’abord, dans la mesure où Sa/zmmbô peut faire sa partie dans notre tradition littéraire, Sainte-Beuve la classait à l’aide de ce qui l'avait précédée, alors que nous la classons,
nous, plus commodément, à l’aide de ce qui la suivie. Cette.
indétermination, cette rêverie passagère, cette véhémence vide et large, que M. Bertrand met à juste titre au compte de la femme d'Orient, Sainte-Beuve n’était-il pas fondé À y retrouver quelque chose de Velleda ? J'aurais été étonné, dit Eudore, de trouver dans une espèce de sauvage une connaissance appro- fondie des lettres grecques et de l’histoire de son pays, si je n’avais su que Velleda descendait de la famille de l’Archi- druide, et qu’elle avait été élevée par un sénani, pour être attachée à l’ordre savant des prêtres gaulois. L’orgueil domi- nait chez cette barbare, et l’exaltation de ses sentiments. allait souvent jusqu’au désordre.” Chateaubriand n’avait-il pas. senti, le premier, qu’un type étrange de femme donne à
FRÈE
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VPart son moyen le plus commode pour rendre sensible Pexotique, l’inaccoutumé d’une civilisation nouvelle ? Le carac- tère ambigu des Martyrs ne vient-il pas en partie de ce que les types classiques d’Eudore et de Cymodocée y passent comme des ombres superficielles, et de ce que le caractère de Velleda nous fait imaginer ce qu’aurait pu être le livre si un personnage romantique de femme en avait fait le centre ? Et que Velleda et Salammbô soient pareillement des héroïnes romantiques, M. Bertrand, je pense, n’en doute pas, lui qui, après tant d’autres, rapproche Salammbô de madame Bovary, le zaïmph ravi de l’adultère rouennais, et cite le mot connu : “ Elle resta mélancolique devant son rêve accompli. ” Flaubert se nommait lui-même l’aumônier des Dames de la Désillusion. Emma Bovary et Salammb sont le reflux, après le flux gran- diose de Velleda et des héroïnes de Georges Sand. (Et la Tentation et Bouvard sont d’autres reflux.) L'observation de Sainte-Beuve demeurait incomplète. Elle ne semble pas inexacte, et sert encore à nous instruire.
Ce n’est pas la seule raison pour comparer, malgré les grondements de Flaubert, Salzmmbô et les Martyrs. L'élément décoratif, plastique, des deux sujets est le même. Il s’agit égale- ment, dans la pensée de Chateaubriand et dans celle de Flau- bert, d’une œuvre qu’engendre une cuve de métal en fusion : cloche d’un seul jet, admirablement sonore, qui recueille dans ses vibrations tous les échos historiques, toutes les formes de beauté que représente pour nous le monde méditerranéen. Et Von peut bien songer à l’Eréide. Flaubert et Chateaubriand ont fait, par delà une œuvre française, une œuvre romaine : une diversité hardie de peuples, de visages, réunis par un ciment d’art, par une lumière énergique et dorée. Tous deux ont été chercher sur les lieux le détail plastique, le paysage, la nature ; tous deux ont senti que leur œuvre devait être par eux vécue d’abord dans les pays où leurs personnages vivaient ; tous deux se sont par là séparés du classiciime qui voyait dans
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l’homme seulement “le cœur humain” et qui ne demandait son décor qu’à la légende et aux livres ; tous deux ont mis par là leur synthèse méditerranéenne dans le sillage des deux épopées méditerranéennes, de l'Odyssée dont M. Victor Bérard nous a révélé la véracité locale, la salure marine, et de l’Eréide que Virgile ne voulait pas récrire définitivement sans avoir fait ce voyage de Grèce (et sans doute il aurait poussé jusqu’à Troie) d’où il revint à Brindes épuisé et mourant.
Mais ce seraient là des analogies de surface, si d’autre part elles ne tenaient à la fraternité de ce qui surtout importe, celle du style. Evidemment une page de Flaubert ne ressemble pas à une page de Chateaubriand, mais tous deux communient en somme dans le même idéal de style, et, surtout, c’est de cette communauté d’idéal que procèdent, jusque dans celle de leur sujet même, les Martyrs et Salammbô. Style d’artiste, style qui est l’art pur plus que l’homme même et dans lequel Phomme cherche, au lieu et au contraire d’une expansion et d’une confidence, un départ, un alibi. Style toujours sant, et sur lequel l’intention demeure comme une lumière qui lui est propre, formellement présente. Style qui crée les objets avec sa propre matière, plutôt qu’il ne les suscite en une vision où ils apparaitraient par eux-mêmes, détachés de lui. Style physique, qui vit par son “ goût de chair”, qui exige, pour les transformer en sa substance, une abondance incessante de sensations. Un tel style demandait pour sujet, pour champ, l’évocation historique dans le lointain du temps, l’évocation des paysages dans le mystérieux et le romantique de l’espace. Lorsqu’il se joint à une conscience orgueilleuse et béate il transporte dans l’homme intérieur ces mêmes fonds décoratifs ; il donne René et les Mémoires d’Outre-Tombe. Lorsqu’il accompagne une conscience critique, une pente descendue de romantisme, il produit l’Edu- cation sentimentale et Bouvard. Mais que Flaubert ait traversé Rexé et les Mémoires d’Outre-Tombe, les œuvres de jeunesse, récemment publiées, sont là pour le prouver. Et le tragique de ces destinées
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littéraires (je ne sais pas de tragique plus haut ni plus pur), c’est que ces transformations de l’homme ne sont peut-être que la matière et le moyen de cela qui le dépasse, de cela pourquoi il est mis au monde, du style, qui veut être.
Comme tous deux appartiennent à un même ordre, la comparaison est permise et fructueuse. C’était autrefois un exercice habituel que de comparer le lever du soleil dans Bossuet et dans Rousseau, deux morceaux d’ailleurs assez secondaires. Serait-il trop scolastique de rapprocher celui de l’Itinéraire sur V'Acropole et celui de Szlzmmbô sur Carthage ?
Voici le premier :
“ Jai vu du haut de l’Acropolis le soleil se lever entre les deux cimes du mont Hymette, Les corneilles qui nichent autour de la citadelle, mais qui ne franchissent jamais son sommet, planaient au-dessus de nous ; leurs ailes noires et lustrées étaient glacées de rose par les premiers reflets du jour ; des colonnes de fumée bleue et légère montaient dans l’ombre le long des flancs de l'Hymette, et annonçaient les parcs ou les chalets des abeilles ; Athènes, l’Acropolis et les débris du Parthénon se coloraient des plus belles teintes de la fleur du pêcher ; les sculptures de Phidias, frappées horizontalement d’un rayon d’or, s’animaient et semblaient se mouvoir sur le marbre par la mobilité des ombres du relief ; au loin la mer et le Pirée étaient tout blancs de lumière; et la citadelle de Corinthe, renvoyant l’éclat du jour nouveau, brillait sur Phorizon du couchant, comme un rocher de pourpre et de feu.”
Et le second : Mais une barre lumineuse s’éleva du côté de l’Orient. À
gauche, tout en bas, les canaux de Megara commençaient à rayer de leurs sinuosités blanches les verdures des jardins. Les toits côniques des temples heptagones, les escaliers, les terrasses, les remparts, peu à peu se découpaient sur la pâleur de l’aube ; et tout autour de la péninsule carthaginoise, une ceinture
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d’écume blanche oscillait, tandis que la mer couleur d’émeraude semblait comme figée dans la fraîcheur du matin. À mesure que le ciel rose allait s’élargissant, les hautes maisons inclinées sur les pentes du terrain se haussaient, se tassaient, telles qu’un troupeau de chèvres noires qui descend des montagnes. Les rues désertes s’allongeaient ; les palmiers, çà et là sortant des murs, ne bougeaient pas ; les citernes remplies avaient l’air de boucliers d’argent perdus dans les cours ; le phare du promon- toire Hermœum commençait À pâlir. Tout au haut de l’Acro- pole, dans le bois de cyprès, les chevaux d’Eschmoûn, sentant venir la lumière, posaient leurs sabots sur le parapet de marbre et hennissaient du côté du soleil. ?”?
Nous sommes bien en présence de la même esthétique, celle qui peint avec des mots ; la palette de mots que chacun des deux écrivains tient passée à son pouce, vous en avez, n'est-ce pas ? la sensation.
Afin de ne pas être injuste en les rapprochant, tenez compte d’une différence. Chateaubriand jouit ici d’une plus grande liberté que Flaubert. Sa description n’a besoin que d’évoquer et de séduire, de parler aux sens. Celle de Flaubert doit par surcroît instruire le lecteur, lui faire connaître Carthage, lui faire découvrir par les traits les plus expressifs le caractère de la ville étrange, tassée sur son petit espace. De telles descrip- tions, Chateaubriand sait les esquiver, et ramener les siennes à leur cœur, à un sentiment humain ; et toujours on trouvera la phrase qui met sous cette croûte extérieure de peinture une délicate, indéfinie, cloche d’argent. Je ne saurais souscrire ici au jugement de M. Bertrand : “Toute pénétrée qu’elle est d’émotion lyrique, elle (la description de Flaubert) plane au-dessus des lieux et du temps. Elle à traduit hier, elle traduira demain la splendeur de l’aube se levant sur une grande ville orientale et méditerranéenne. ” Il est possible qu’il y ait là de l’émotion lyrique, mais tellement réfrénée et latente qu’elle paraît plutôt vouloir exister négativement. Et l’on est bien
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frappé, surtout, par ses détails précis, particuliers, localisateurs. A moins d’abuser étrangement des mots, je n’y sens pas un caractère d’ “ode”, ni une “émotion ” qui “grandit, de phrase en phrase ”.
Une spontanéité lyrique, une abondance généreuse, je les retrouve au contraire dans Chateaubriand. Observez que nos deux artistes en mots ont demandé leur principal effet à certain contraste d’images, à certaine dissonance: des phrases insi- nuent l’ampleur de lumière, l’illimité, l’obscur qui se dissipe de lespace ; mais si la lumière diffuse s’avance insensiblement et par masse, la lumière aperçue, consciente, saisie, se révèle brusquement, d’un coup, par un choc, par. une subite, indivi- sible touche: les ailes glacées de rose des corneilles, les citernes miroitantes dans les cours, deux points qui d’un artiste à l’autre se correspondent, témoignent de l’intention commune. Puis, la lumière vive et vraie ainsi déclenchée sur un point, il reste à lamener dans tout le tableau, à la faire courir. Et les dernières phrases, alors, du matin grec et du matin d'Afrique, se lèvent symétriques. Les mêmes nécessités intérieures du style ramènent les mêmes images, bien plus le même ordre de mots. Cette lumière apparue dont le galop se met à tout envahir, elle s’anime ici avec les métopes du Parthénon, dont Chateau- briand ne nomme pas les chevaux cabrés, mais où il a vu, où il exprime le mouvement de ces chevaux et la mobilité des ombres. Là elle suscite les chevaux d’Eschmoûn ; ce n’est pas une aurore comme à l’Acropole, mais une aube, et, au lieu qu’elle vienne les appeler, les soulever, ils bondissent à sa rencontre. Et le mouvement s’exprime spontanément, ici. et là, par les mêmes combinaisons de lettres, par la répétition et l’entrelacement des labiales et des 7. Les Grecs figuraient la lumière par les cheväux du char apollonien, et les chevaux surgissants du soleil, au fronton du Parthénon, montent vers la naissance, éclatante comme eux-mêmes, de Pallas. Dans les arts circule un répertoire de grandes idées fondamentales, et l’on
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discernera peut-être un jour les sept notes simples qui, de l'architecture à la musique, les gouvernent tous.
Et pourtant l’un de ces tableaux est meilleur que l’autre, et ce meilleur c’est celui de Chateaubriand. Sa fraîcheur est demeurée intacte ; pas un coin de mot où vous trouviez un grain de poussière ; cela, dans sa musique savante, jaillit aussi ferme, aussi frais qu’une tirade de Racine, une belle stance de Lamartine. La phrase naît, fleurit, s’éclaire, par le même acte de splendeur native qui fait éclore de la nuit l’Acropole.
“ Des fleurs et des fruits humides de rosée sont moins suaves et moins frais que le paysage de Naples sortant des ombres de la nuit.” Je ne dirai pas qu’un paysage de la Médi- terranée au lever du soleil est moins beau que les phrases de Chateaubriand. Mais la corbeille de fruits, la terre bénie dont les lignes s’éveillent, le suave chœur des mots qui s’enlacent, sont ici pour moi les formes de la même beauté, trois jaillis- santes Grâces qui de loin ne forment qu’une branche fleurie.
A côté du tableau de Chateaubriand celui de Flaubert sent Partificiel, c’est-à-dire que l’art, chez lui, s'arrête en deça du, point où il recréerait une nature. Peut-être un jugement tout impartial est-il ici difficile : la description mécanique exploitée par le naturalisme a converti en clichés une bonne part des tours qu’emploie Flaubert. Il nous faut faire un effort pour en retrouver le caractère direct et créé. Mais une imitation ana- logue a eu beau s'exercer sur Chateaubriand, elle ne l’a pas diminué. Si les phrases de Flaubert sont devenues un modèle d’atelier, c’est que sur elles demeurent visiblement, comme dans la composition de Raphaël ou d’Ingres, quelque chose de Patelier.
Vraiment, la moitié au moins de ce lever de soleil a cessé de produire une image directe, fraîche Êt parfaite. “ Sinuosités blanches ” paraît faire, par son poids, un faux-sens rythmique. “ Les toits côniques des temples heptagones ” mettent bien sur le paysage urbain l'effet de masse nécessaire des édifices sacrés,
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mais je suis certain que Chateaubriand, plus fin connaisseur de mots encore que Flaubert, n’eñt pas employé ici #epragone qui est un signe plus qu’une image. Il est fort possible que “la mer couleur d’émeraude semblait comme figée dans la fraîcheur du matin” ait été, ainsi que bien des phrases du Télémaque, natif et beau dans son temps. Néanmoins, pour une image si commune, les deux tours préparatoires et explicatifs semblair et comme sont vraiment excessifs. Pareillement avaient l'air. Ce sont là des mots d’auteur qui paraïssent tout naturels et nécessaires dans le discours direct, où l’auteur ne maintient pas la volonté artificielle et tendue de se dissimuler (vous en acceptez d’ana- logues dans le morceau de Chateaubriand), mais qui détonnent dans le cas contraire, et singulièrement chez Flaubert. La der- nière phrase n’a pas le moëlleux et la souplesse de celle de Chateaubriand ; mais on ne saurait demander à Raphaël les qualités de Titien. Elle n’en est pas moins parfaite.
Evidemment il y a beaucoup d’injustice dans le jugement des Goncourt sur Sa/zmmbô quand ils y trouvaient “ une trop belle syntaxe, une syntaxe À l’usage des vieux universitaires flegmatiques, une syntaxe d’oraison funèbre, sans une de ces audaces de tour, de ces sveltes élégances, de ces vire-voltes nerveuses, dans lesquelles vibre la modernité du style con- temporain.… et toujours encore des phrases de gueuloir ”. ? Audaces de tour, élégances et vire-voltes nerveuses, telles que les ont pratiquées les Goncourt, pendent aujourd’hui dans leurs pages, comme des lambeaux de papier peint dans une chambre humide. Ce n’est pas la modernité du style contem- porain ” que je confronterais au style de Flaubert, c’est une certaine fraîcheur éternelle de beauté, c’est un mouvement intérieur, une respiration, cela même que je sens dans les phrases de Chateaubriand.
Et nous éprouvons, je crois, que si, de ces deux levers de
1 Fournal des Goncourt, 1, p. 374.
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soleil, l’un vient après l’autre dans l’ordre de la beauté, c’est un peu qu’ils se sont succédés pareillement dans l’ordre du temps. On l’a dit cent fois, et c’est aussi vrai la centième que la première : il y a une fleur de jeunesse que tout art connaît dès qu’il est sorti de l’enfance et que la science la plus perspicace et la plus patiente, le génie le plus généreux ne peuvent re- trouver intacte. La succession d’un âge d’or et d’un âge d’argent est une loi naturelle.
Aussi je crois que l’idée la plus juste de Flaubert serait celle qui ferait de son nom le synonyme le plus parfait, chez nous, de cet état que, parlant de la littérature latine, les rhéteurs ont désigné sous ce même nom d’âge d’argent. Je voudrais qu’on le prît, ce nom, non pas comme une diminution, mais en la plénitude de son éclat, de sa gloire, et qu’il fût beau dans notre mémoire comme dans la phrase où l’argent désigne la pureté des citernes pleines sur Carthage qui s’éveille. Je ne m’attache ici qu’à ce qui peut suivre une remarque de style. Mais, lorsque nous parlons de Chateaubriand et de Flaubert, que reste-t-il dans leur nature qui ne rentre dans la logique et dans la suite de telles remarques ? C’est précisément leur rôle à tous deux que d’avoir renversé la formule classique, et de nous avoir fait dire à leur sujet : L’homme, c’est le style. Et il serait bien curieux de rechercher dans cette même logique de leur style les raisons profondes qui conduisent la vieillesse de Chateaubriand vers l’orchestre universel des Mémoires d’Outre- Tombe, vers ce riche, cet inépuisable répertoire verbal où viennent défiler toutes les ressources de notre prose, — et Flaubert vers la sécheresse caricaturale, exaspérée, voulue, de Bouvard et Pécuchet — lui qui était parti de la première Tentation — et vers le Dictionnaire des idées reçues. Amertume pareille chez l’un et l’autre, mais que le style, pour Chateaubriand, console, apaise, décante en ses grands bassins de musique, et qui, pour Flaubert, remontée jusqu’au style même, souhaiterait, en le possédant, de l’étrangler, se tourne toute vers un idéal de
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sécheresse, de non-être. “ Je voudrais que mon livre produisit un tel effet qu’on pût le croire écrit par un crétin. — Il fau- drait qu’après avoir lu le Dicrionnaire des idées reçues, on n’osât plus parler de peur de dire naturellement une phrase qui sy trouve. ” Le diable dans l’œuvre de Flaubert ne tente pas que Saint-Antoine, et quand Flaubert lui fait dire, À la fin de la première Tentation : Je reviendrai !”” c’est prophétiser juste. Il est revenu, il n’a pas quitté Flaubert. Bouvard est bien la somme exacte de tout ce que le moyen-âge, de tout ce que la conscience subtile et inquiète, a pu entendre par ce mot: le Diable, lAdversaire, l’Autre.. Maïs rien n’est attirant comme le Diable, et sur lui, sur cela de Flaubert, il le faudra bien, moi aussi, — je reviendrai.
ALBERT ‘J'HIBAUDET.
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LE ROMAN
Les FaBrecé, par Paul Marguerite.”
Le nouveau roman de M. Paul Margueritte, les Fabrecé, a pour thème ou plutôt pour donnée initiale la grande famille de nos jours. Qu'est-ce que cette “ grande famille” contem- poraine ? Ce n’est pas celle qui remonte aux croisades. Elle se distingue également de la grande famille bourgeoise de soldats et de hauts fonctionnaires que nous entrevoyons à travers la Comédie Humaine. Mais, née sous la troisième République, elle n’est pas sans analogie avec la grande bourgeoisie du temps de Louis-Philippe. De récente souche paysanne, elle a conquis ses grades, non sur les champs de bataille ou dans la gestion des services publics, mais dans l’industrie et le commerce, bref dans les affaires. L’aïeul était quelque petit cultivateur sans fortune. Le père est un puissant maître de forges, un fabricant de génie, un boutiquier richissime, un se/f made man, décoré et décoratif, qui, par son initiative et son énergie, a fondé la maison. Pour réaliser tout son type, la grande famille doit, au demeurant, être nombreuse. Et, à la seconde génération, tandis que le fils aîné continuera vraisemblablement l’œuvre du père, les cadets, après avoir passé par l’Ecole des Sciences Politiques ou Saint-Cyr, entreront dans la haute administration — Conseil d'Etat, Cour des Comptes, Inspection des finances — ou dans la diplomatie et l’armée.
L’un des principaux caractères de ces grandes familles indus-
1 Plon-Nourrit 3 fr. 50.
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trielles ou commerciales, c’est qu’elles paraissent moins fondées sur le sentiment que sur l'intérêt. L'amour méticuleux et inquiet, la tendresse dévotieuse et tyrannique, l’élan ingénu vers les “chaudes et tendres petites merveilles” en quoi s’épanouissent les époux, affleurent à peine. Ce qui domine, ou tout au moins semble dominer, c’est le culte de la raison sociale, la volonté ambitieuse d’une prospérité et d’une exten- sion toujours plus grandes, la susceptibilité du renom familial, Porgueil de caste. La personne n’est rien ou peu de chose. Que comptent ses élans, ses aspirations propres, ses inclinations intimes ? La grande maxime, c’est la subordination de l’individu à la collectivité, avec ses corollaires : le reniement des disparates et des révoltés, l’oppression des faibles, l’absorption ou le rejet des éléments étrangers, l’exclusion des mésalliances que des ferments individualistes pourraient favoriser. ‘ Je sais, mon ami, dit M. Fabrecé, le chef de famille, à son fils Antoine qui est épris’ d’une petite paysanne, tu veux épouser Jenny-Rose. Ce désir ne te fait nullement honte. Ton grand-père a épousé ma mère, et tous deux étaient des cultiva- teurs sans fortune... C’était ton grand-père. Il fondait la famille. C’est de ces origines modestes et respectées, je ne Poublie pas, que nous relevons. Mais la loi de vie et de perfec- tionnement, d’ascension, si tu préfères, nous domine. Ce n’est pas par vaine ambition que j’ai épousé ta mère, une Siglet-du- Salt, mais par cette adaptation, logique et impérieuse, à ce que Paul Bourget appelle l “étape”, et qui hausse la génération qui suit à un degré supérieur. Aucun de nous ne doit rétro- grader dans ce développement moral, mental et social. Je sais que Jenny-Rose est une bonne et charmante fille, que sa mère et son beau-père sont probes et vaillants. Si je te dis, et tu peux en croire mon expérience, que ce mariage est impossible, ce n’est pas qu’il comporte une exclusion de personnes, mais de caste ; j’emploie ce mot imparfait, faute d’autres. ? Ainsi parle le père. Il n’invoque plus les dieux, comme le
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chef de famille antique, — “ les dieux dont je descends ?” — ou “ Dieu ” tout court, ou “ l’intérêt du roi ”, si ce n’est pas celui de “ l’empereur ”. Il invoque PÉtape, la loi de vie, d’ascension, d’évolution, d’adaptation. Et les fils pourront taxer de dureté ce langage. Ils pourront juger rigoureuse, implacable, “cette conception d’un altruisme favorable à la collectivité, mais cruel à l’individu ”. Ils trouveront au fond de leur cœur d’impérieuses raisons de se soumettre, une nécessité fatale, intransgressible. Même dans leurs écarts les plus scabreux, ils auront une pensée pour le destin des Fabrecé “ plus grands, plus forts et plus prospères ”. C’est cette pensée qui ramènera à la fidélité conjugale le volage Jean-Marc ; c’est elle qui imposera l’union classique, assortie, à Jacques, “le Chinois ”, un moment grisé de liberté ; elle, qui consacrera Sophie à un célibat de vieille tante, et qui détournera Olivier d’épouser une infirme. C’est encore le souci de la gloire des Fabrecé qui entraînera l’indiscipliné, le rêveur, l’anarchique Florent, à risquer vingt fois sa vie dans des prouesses d’aviateut. Et, sans doute, Antoine, lorsqu'il aura un enfant de Jenny-Rose, ira vivre avec celle-ci, au mépris de la volonté des siens, mais avec quelle résignation accablée, quelle nostalgie du foyer paternel et des joies familiales !
Et je songe, par contraste, à cette autre révoltée, à la petite Anne-Véronique de Wells. Elle n’était pas accablée, elle, et tristement résignée, mélancoliquement nostalgique, lorsqu’elle fuyait avec Capes, avec le compagnon élu, le #owe, le toit natal. Ah! quels battements joyeux de son cœur scandaient son départ ! quelle certitude triomphante, quelle assurance allègre, elle apportait à sa résolution de “ vivre sa vie ”! C’est avec une adhésion de tout son être, une conviction frémissante, une attente passionnée, que cette enfant se prêtait aux #abi- tuelles suggestions de l’adolescence, qu’elle cédait à l’instinct de divorce et d’aventure, qu’elle écoutait la voix confuse, mais insidieuse, qui l’arrachait à son père.
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M. André Beaunier, dans la Revue des Deux Mondes \, s’est montré très sévère pour le livre de M. Margueritte. Il le juge trop inspiré de Zola, insuffisamment écrit, mal composé. “ I] aurait fallu, dit-il, que les divers épisodes dépendissent les uns des autres. L’idyllique amour d’Antoine et de Miche est, tout seul, un roman ; de même les péripéties du ménage Jean- Marc ; de même la tendresse apitoyée d'Olivier pour MIE Sar- nel ; de même l’édifiante conversion de Florent ; de même le martyre conjugal de Simone. Chacune de ces anecdotes se développe sans lintervention des autres. ” J’ajouterai que, dispersant l’intérêt sur ces divers épisodes de feuilleton, M. Margueritte en oublie de nous faire connaître à fond ses personnages, de les doter d’une vie pleine ét riche, d’en faire vraiment des figures qui “tournent ”, et dont “le cordon ombilical à été coupé”. Ils restent schématiques et plans. Ils n’ont pas d’épaisseur, de profondeur, de troisième dimension. C’est à peine, par exemple, si nous voyons apparaître le père, et s’il prononce quelques paroles, alors qu’il aurait dû être fouillé et approfondi avec ferveur, éclairé par chaque page et répandant sa lumière sur tout le livre. Comment a-t-il fait taire chez ses enfants les revendications égoïstes ? Par quels procédés a-t-il façonné ces Âmes neuves à l’image de la sienne ? Par quels enseignements les a-t-il pliés à un idéal que je serais tenté d’appeler conventuel ? À quelles disciplines a-t-il eu recours pour mater en eux l’esprit d’indépendance et imposer silence à leurs réflexes ? Quelles réactions de ces jeunes êtres a-t-il dû vaincre ? Par quelles particularités de leur nature ou de leur éducation doit-on s'expliquer l’ascendant, le prestige qu’il exerce sur eux ? Autant de problèmes qui restent en suspens et dont la solution et l’étude auraient bien dû tenter cette sympathie de lintelligence éclairée par l’amour que M. Paul Margueritte, jadis, au temps de Yours d’Epreuves, de la Force des Choses, de
1 Les tribulations du naturalisme, x® novembre 1912.
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LE THÉÂTRE
Dans L’OmBre Des Srarues (Odéon). — Bacarezze (Comé- die Française).
En écrivant Dans l’ombre des statues après La Lumière, Georges Duhamel vient d’obéir à des préoccupations très voisines de celles qui portaient naguère Mlle Lenéru à écrire Le Redoutable après Les Affranchis. Même effort pour s'éloigner d’une forme dramatique jugée trop littéraire, trop exceptionnelle, et pour se rapprocher de ce que l’on est convenu de considérer comme le théâtre normal. Il se trouve que l’un et l’autre ont écrit une pièce plus inégale que la première, moins homogène de ton, moins réussie dans le genre dont elle se réclame, mais qui révèle des préoccupations et des ressources d’un ordre nouveau.
La Lumière appartenait délibérément au théâtre “littéraire”. L’atmosphère en rappelait celle du théâtre symboliste et plus particulièrement de M. Maurice Maeterlinck : effort de géné- ralisation en opposition à l’art naturaliste ; élimination de toutes contingences, lieu, date, état civil, rang social ; effacement de l’anecdote et des éléments matériels du conflit; amortissement de toutes les arêtes ; dialogue règlé à la façon d’une musique. Maigré un premier acte ferme, clair, construit et qui expo- sait le sujet de façon singulièrement belle et forte, la nature des événements, l’abstraction du style, tout participait de ce que lon pourrait nommer: la vérité irréelle des poèmes. La langue renonçait à la vie frémissante du parler courant ; elle se chargeait de ces images, de ces réflexions, de cette
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éloquence un peu terne, un peu enveloppée, qui avaient de Pagrément dans la Princesse Maleine, mais qui étouffent et glacent Foyselle où Monna Vanna. Théâtre “ littéraire ”, en ceci que l’on s’achoppait à des phrases, aisément intelligibles si on les retournait deux ou trois fois dans son esprit, mais qui déci- dément bravaient l’acoustique d’une salle de spectacle. Lorsqu’un personnage s’écrie : 17 y à toujours quelqu'un pour recueillir et nourrir par devers soi la souffrance dont un autre a fait fi, ou encore: Te ne serai pas tenté de chercher si je ne veux pas ce que je n’accepte pas, je défie un auditeur non averti de saisir au passage le sens de ces mots. On peut relire une phrase de roman ; une phrase de drame, il faut qu’on puisse la comprendre en ne faisant usage que d’une moitié de son intelligence. Car pour ce qui est de l’autre moitié, les yeux occupés à suivre les jeux de scène en absorbent une partie et l’émotion d’assister à une aventure étonnante en paralyse le reste.
C'était là, si l’on veut, l’aspect ésotérique de La Lumière. I] y en avait un autre, un aspect proprement dramatique. Dans le premier acte surtout, des qualités de mise au point, une inven- tion d’épisodes significatifs, une justesse dans la conduite des scènes révélaient l’homme de théâtre. A côté des figures un peu conventionnelles du père et de la vieille amie de la famille (j'allais dire de la Nourrice), on rencontrait des personnages d’un réalisme déjà poussé, comme ce médecin qui fournit à l’ouvrage sa scène la plus émouvante, celle où l’aveugle-né raille avec une fine tristesse l’intervention du charlatan.
Si je suis revenu sur cette pièce de l’an dernier, c’est que j’y découvre les mêmes éléments qui font le fort et le faible de Dans l'ombre des statues.
Au lever du rideau, un domestique en livrée essaie d’écon- duire un pauvre homme, quémandeur ou petit employé, qui insiste pour être admis auprès du maître de la maison. On est chez Robert Bailly, le fils du célèbre écrivain Emmanuel Bailly,
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ou plus exactement l’on est chez la veuve d’Emmanuel Bailly ou chez Emmanuel Bailly lui-même, car l’ombre du grand homme remplit la maison, les bibliothèques sont pleines de ses livres, les objets dont il se servait sont restés tels qu’il les a laissés et ses proches ne vivent plus que pour le culte de sa mémoire. On est à la veille du grand jour où l’on inaugurera solennellement le monument dressé par souscription publique à la gloire d'Emmanuel Bailly. Les secrétaires sont affairés. On répète une cantate dans la galerie, tandis que, dans la bibliothèque, des hommes politiques viennent soumettre des passages de leurs discours à Alain Mostier, le principal organi- sateur de la fête, sorte de fac-totum qui fut tour à tour le secrétaire du maître, son confident, le conseiller de sa veuve, le pré- cepteur de son fils, le parasite dont la maison ne peut plus se passer. Quant au modeste visiteur, Hilaire, qui osait en un pareil jour demander À voir en personne le fils de l’écrivain, il y a longtemps que ce tohu-bohu l’a refoulé dans un cabinet où l’on oublie sa présence. Mais voici Robert Bailly. C’est un jeune homme délicat à qui ces orateurs répugnent, que tout ce bruit irrite, qui ne cède qu’avec une mauvaise grâce hostile aux exhortations de Mostier. Visiblement cette fête lui est à charge ; le discours qu’on lui fait prononcer est contraire à tout ce qu’il sent ; et non seulement ce discours, mais toutes les paroles, tous les gestes que depuis lPenfance on tâche de lui inculquer. Il est entré dans une vie toute faite, dans des pensées qui n'étaient pas à sa mesure. Son caractère avait trop peu de trempe pour réagir ; il n’en est résulté qu’aigreur, que sourde rancune contre ceux qui lont élevé, contre ce père dont on l’excède et pour lequel il n’a jamais éprouvé d’affection. Sa mère non plus ne possède pas sa confiance ; c’est une femme trop impérieuse. Il ne s’abandonne qu’auprès de son amie d’enfance, Alice, la nièce de Mostier, nature timide qui l’aime et que n’affarouchent pas ses ombrageuses confidences. Et quand la scène se vide de tout ce tapage, quand Robert à bout de
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nerfs, entraîne Alice loin de ces pièces d’apparat, on voit s’asseoir sur un tabouret, tenant toujours sa serviette de perca- line et son haut de forme, le timide visiteur qui n’a pas cessé d’attendre et qui, sans le savoir lui-même, apporte dans cette maison le trouble et le drame.
Ce premier acte est fort brillant. Nous voici loin des stylisations symbolistes. C’est l’influence d’Ibsen qui devient prépondérante. On songe à la façon dont s'ouvre l’Uxion des Teunes. M. Georges Duhamel s’est mis à l’école du maître le plus difficile à suivre et c’est déjà lui décerner un grand éloge que reconnaître qu’il fut bon élève. Cet acte est d’une grande habileté; il l’est dans les deux sens du mot, le bon et le mauvais. Le bon, par l’adroite ordonnance des scènes, par la présentation des deux caractères du pauvre visiteur et d'Alain Mostier ; le mauvais, par des précautions un peu factices pour différer l’in- térêt et par des inventions comiques d’un effet vraiment trop facile. Dans son désir d’écrire une pièce viable devant le public, M. Georges Duhamel paraît avoir saisi avec un peu trop d’avidité tous les moyens qui lui donnaient de la prise sur ce public. Mais ce sont là des critiques secondaires. Il reste que cet acte est vivant et qu’il montre cette délicate émotion, cette observation minutieuse et attendrie qui font le charme des poèmes de Georges Duhamel et qui donnent à ce qui vient de lui une couleur particulière.
Le commencement du second acte est encore du même tof. Robert Bailly a fini par rencontrer Hilaire. Celui-ci lui remet un paquet de lettres qu’en mourant, un de ses amis, un pauvre vieil artiste raté, lui a fait promettre de remettre à Robert. Ces lettres contiennent la preuve que celui-ci n’est pas le fils d'Emmanuel Bailly, mais celui du pauvre célibataire, peintre d’éventails et de menus. Une soudaine allégresse trans- porte le jeune homme; un enthousiasme soulève cette âme débile. Il peut donc secouer de ses épaules le fardeau d’une famille trop illustre; il a donc un père qu’il aurait pu chérir,
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un pére obscur qui ne l’intimide pas, qu’il pourra peut-être surpasser. Peut-être il aura, lui-aussi, du génie. Il veut s’enfuir avec Alice. Mais la découverte. de ce qui fait sa joie explique également sa faiblesse. Il est de race chétive et obéissante. Que peut-il contre ce Mostier qui l’a façonné par l'éducation ; que peut-il contre une mère autoritaire qui, dans une belle scène, fait hardiment, face à l’orage et qui veut implacablement que Robert soit quand même le fils légitime d’Emmanuel Bailly ? Que peut-il enfin contre l’amour, car Alice était fière d’aimer le fils d’un grand homme? Et courbé, vaincu définitivement, Robert restera le vassal d’une gloire qu’il n’est pas assez fort pour braver.
Ce qui m’arrête dans ces deux actes, je m’efforcerai de le préciser avec d’autant plus de franchise que M. Georges Duühamel est un de ceux qui apportent à l’étude des problèmes dramatiques le plus de soin et de sérieux. Il travaille à l’écart et ne recule pas devant les entreprises les plus hautes. La sou- plesse dont il a fait preuve en passant de La Lumière à Dans lombre des statues démontre assez qu’il pourra franchir de nouvelles étapes vers la parfaite justesse.
Mes objections portent sur le fond et sur la forme. Cette pièce a, si l’on peut dire, une faiblesse de colonne vertébrale : elle à pour protagoniste un être inconsistant et anémique. Un drame ne saurait tourner autour d’un aussi chétif caractère. Qu’à force d’art, Flaubert ait su nous donner l’épopée de héros médiocres : qui ne voit que ces romans sont construits comme des cathédrales, merveilleuses architectures autour du grand vide qu’est l’âme d’une Bovary ? Le drame n’a pas cette ressource — j'entends celui qui n’est pas anonyme peinture de milieux. Il ne se laisse pas reléguer aufour des personnages ; il est ces personnages mêmes. Il y a des faibles qui peuvent être héros de tragédie, j'entends des faibles-puissants, qui ne sont vaincus que parce qu’ils sont déchirés de passions contradic- toires, ou qu’ils ont reçu trop de blessures, ou qu’ils n’ont pu
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s’adapter aux conditions de la vie. Mais Robert est un faible par pauvreté, par passivité, un faible qui ne retient la sym- pathie de personne et dont la défaite n’est que juste, pour ne pas dire heureuse.
Il y a là un vice dans le point de départ que nulle adresse de facture ne pouvait pallier. Une minutieuse étude des raisons qui éloignent Robert de sa famille, aiguë notation de toutes les phases de la crise pouvaient seules essayer de retenir notre intérêt. Tout être humain a de quoi, sinon soutenir un drame, du moins nous attacher, à condition que l’auteur éta- blisse, entre nous et lui, mille liens ténus de sympathie et de complicité. Mais M. Georges Duhamel campe son personnage en pleine synthèse lyrique. Dès lors ce n’est plus qu’une ombre. Que dit Robert de la déformation qu’il doit à son éducation ? IT y a sur les os de mon visage une chair docile où j'ai grande honte de retrouver l'empreinte de doigts étrangers, etc. Et lorsqu'il se croit délivré, que trouve-t-il pour faire comprendre son bon- heur à son amie? Tu nas jamais vu le visage d’un homme qui vient de contempler une vérité en face. Oh, la vérité peut ne pas être toujours propice à un bonheur universel : elle est laide et magnifique, etc. Je citais à dessein quelques phrases de La Lumière. Celles-ci sont de la même veine. Elles montrent chez M. Georges Duhamel deux éléments qui continuent À se combattre : l’un réaliste tout chargé de tendresse et de poésie intime, l’autre d’un lyrisme verbal abstrait qui me paraît sans cesse s’envoler par delà le but, ce qui est une façon de le manquer. Rien n’est impertinent comme de prétendre révéler sa voie à un auteur, mais M. Georges Duhamel ne nous indique-t-il pas lui-même vers quoi il tend? Certaines parties de sa pièce se meuvent sur
terrain solide, Que ce soient celles auxquelles il porte en secret.
le plus de tendresse : nous n’en demandons pas plus.
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* * *
Puissance et prestige du dépouillement ! Quelle bonne volonté, quelle obstination l’on a longtemps apportées À cher- cher dans les pièces de M. Hervieu un des efforts les plus nobles de notre théâtre, à se dire qu’un art aussi rigide n’était obtenu qu’au prix de durs sacrifices et qu’il s’épanouirait enfin en une œuvre émue, généreuse, où la vie parlerait plus haut que la raison ! L'espoir le plus têtu finit par se décourager. Quels glacés théorèmes psychologiques ! Quelles superpositions artificielles de triangles toujours pareils ! Les imbroglios de Padultère dans ce qu’il a de plus sommaire: c’est-à-dire pauvreté de l’aventure initiale et complication matérielle des conséquences. Des messieurs et des dames du monde se livrent à des chassés-croisés qui resteraient sans aucun intérêt, sans aucune portée, s’il n’arrivait que quelqu’un se trompât de porte ou ne surprît un baiser. Alors il y a de la casse — non pas des bouleversements tragiques — de la casse brutale qui blesse les gens comme un accident d’auto. Plus les pièces de M. Hervieu se multiplient, plus elles s’aggravent l’une l’autre. Qu'un manquement aux lois morales nous apparaisse sous un aspect différent selon que nous en sommes les bénéficiaires ou les victimes, voici qui était une vérité bien mince pour faire le sujet d’une pièce telle que Comnais-toi. Et Bagarelle y revient ! Des hommes s’y montrent tout ébaubis qu’un ami (un membre du même cercle qu’eux !) ose déclarer à leurs femmes : “ J'ai des paroles assez douces pour vous fleurir la résignation ”, autre- ment dit qu’un ami ose attenter À leur honneur, alors que de leur côté ils tiennent exactement la même conduite. Ces sots ne valent pas qu’on dépense trois actes à leur donner la leçon et nous ne nous intéressons pas un instant à la maison de passe mondaine où s’amuse tout ce beau monde. Vraiment l’on se sur- prend à souhaiter que quelque bon attentat fasse sauter toute la compagnie à travers le plafond ou que quelque bon désastre
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de bourse force ces messieurs à travailler ailleurs qu’au lit et ces dames à laver elles-mêmes leur linge à la rivière. Ce dont on ne songerait pas à s’effaroucher dans une pièce des Boulevards, on s'irrite de le rencontrer chez Paul Hervieu. Cet auteur possède une autorité de facture qu’on voudrait admirer. On en vient à se demander si lorsqu’on a jadis été ému, ce n’était pas surtout par le jeu de M° Réjane ou de Me Bartet. Il faut dire que cette fois les acteurs ont une tâche bien ingrate. Jamais il ne leur a fallu prononcer de phrases aussi tourmentées, aussi compliquées, pour exprimer les plus simples choses. On dit qu’ils en ont déjà escamoté plus d’une depuis la première. Bagatelle finira-t-il par nous toucher à la cinquantième ?
JEAN SCHLUMBERGER.
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NOTES
AU SALON D’AUTOMNE.
Un salon compte parmi les choses tristes. On donne une obole, en entrant, comme à la porte d’un cimetière. On défile comme un cortège entre les deux rangées de tableaux qui font penser à des gens aux fenêtres. Il y en a de toute mine et de tout poil : Il y a le rentier congestionné de la cimaise, et la jeune fille au pot de fleur de l’étage au-dessus.
Et puis, il y a vraiment trop de peinture dans un salon. La peinture n’est pas faite pour marcher par corps d’armée. J'aime mieux le pensionnat des expositions particulières...
Au salon des Artistes Français, c’est à la bonne franquette. On 2 Pair de vous dire : Voilà ce que nous vendons, voilà notre marchandise. — Portraits de vieux généraux. — Portraits de bourgeoises aux bras de caissières. — Chefs de bureau dyspepti- ques et décorés. — Riches laitues des paysages pompiers. — Vaporisateur impressionniste des élèves des Beaux-Arts qui cherchent à s’émanciper. — Tableaux d’histoire en peluche rouge. — Beuveries de cardinaux. — Natures mortes hérissées de langoustes menaçantes.
A la Nationale, c’est une autre affaire. Nous sommes des artistes. — Sauces brunes et sauces vertes. Coulis américains. — Figures d’esthètes et de grands amateurs. — Portraits de femmes crispées dont les mains, qui ont trente-six phalanges, se tordent et griffent la soie de la robe, et qui ont l'air de
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patiner, d’un pied chaussé à la poulaine, sur un plancher de transatlantique. — Ici, les natures-mortes sont voilées de crêpe.
Le salon d'Automne est tout de même le seul où l’on soit encore capable de jouer, de s'amuser, de courir. et, peut-être, de plaisanter,
Pour mettre en fureur les gens graves, Graves, graves, graves
Et pour amuser les enfants Petits, petits, petits.…
Comme dit Charles Cros. Et ça embête les grincheux qui pestent et qui crachent entre leurs genoux en lisant la Patrie à la terrasse de leur café d’habitués.
Tout le monde, ou presque, y a quelque chose à dire. Mais il y a là comme aïlleurs les gens calmes et les rageurs. — De temps À autre, au-dessus d’un horizon de paysage furieux, tordu comme une serviette, on voit pointer les chantiers, les démolitions et les carrières cubistes.
Je vais tout de suite aux dessins de Maxime Dethomas, d’un beau mouvement plein de force et d'élégance, d’un goût sobre. Je les connais bien. Je sais que je vais les revoir avec un plaisir complet, toujours nouveau. Quand je me retourne, après les avoir longtemps regardés, je me sens attiré et comme caressé par quelque chose de puissant et doux qui rayonne non loin de là. Ce sont les sculptures de René Carrière. La lumière y glisse comme sur un Chardin : C’est traité comme par un peintre, avec des modelés ténus qui passent doucement les uns dans les autres. Mais elles font penser d’abord à des paysages, à un vallon- nement aux courbes subtiles, à une chose qui vit en plein air, à la belle étoile ; à une chose travaillée par la nature et paisible- ment amenée au point par elle. Une pierre longtemps éclairée par les astres. Un rocher poli et creusé par les eaux courantes, un visage par les larmes, un bel objet usuel par le toucher de tous
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les jours... Une expression de tristesse éternelle s’en dégage, comme d’une statue dans une nuit claire... Cela répand une sorte de flamme froide et rêveuse..
Il faut se soustraire à ce charme. Voici les images précises, volontaires plus que passionnées, de Vallotton. Deux hommes se répriment l’un l’autre en ce peintre : un amant et un critique, un sensible et un contrôleur implacable, un érotomane et un mécanicien-ajusteur. ! Mais c’est rudement fort, Et voici encore les grandes figures hardies et gaies, roses d’avoir couru et de s’être baignées, coquettes et sentimentales comme une ronde et comme une vieille chanson française, de Marval ; les paysages simples et vrais, discrets et attentifs, humbles devant la nature, au charme sûr, de Francis Jourdain ; le petit Bonnard exquis, plein d’enfants, d’animaux mêlés et d’arbres, qui évoque une idée de paradis terrestre, d’eaux vives et de cueillettes ; les décorations de Valtat ; les solides peintures de Puy; ce défilé de boulevard si rempli, si juste où rien n’échappe à l’œil amusé de Barwolf ; et d’excellentes choses de Dufrénoy, de Tarkhoff et de Lebasque.
On regrette l’absence de Marquet, qui est un grand peintre. Et que penser d’un jury capable de recevoir certaines croûtes, et de refuser l’envoi d’Odilon Redon ?
Sautons sur l’échiquier cubiste. Un premier état s’impose, un état de réflexes, réactif, péristaltique : Rues qu’on pave, amoncellements de cartons à bottines, grappes de soupirs carrés, grains de grenade en rupture de cosse... Cartographie gros- sière. Un écolier s'amuse à barbouiller de couleurs son livre de géométrie. Je pense à l’énumération d’injures de Mark Twain : Champignon de balneum, graine de caviar, bouture de lan- gouste, racine de pâté ! — Pourquoi cette femme est-elle corsetée d’un filtre ? Pourquoi sa voisine est-elle écrasée par
1 & I] ne s’agit pas d’être ému, il s’agit de faire des constatations
posément. ?”
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une armure, les mains dans des gantelets de fer ? Pourquoi cette autre est-elle née avec quatre rotules sous les pieds, comme sous un patin à roulettes ? Pourquoi cet entonnoir tourne-t-il au bord de ce compotier comme un gyroscope ?
S’ils exigent que nous regardions leurs œuvres à un point de vue plastique absolument désintéressé, pour la matière, comme un morceau de chair, de pierre ou d’étoffe, on convient sans peine qu’il y a dans leur peinture certaines taches, certains modelés, certains volumes assez agréables. Mais c’est trop peu, et alors j'aime mieux Degas, Redon ou Cézanne. Et j'aime mieux la Nature. Je veux bien qu’ils aient été troublés par les jeux du prisme, les palais de pierreries, les arceaux fantastiques, les figures spirites et toute l’admirable astronomie qu’on peut voir dans un kaléidoscope, une carafe, un quartier de quartz, ou dans ces cristaux minéraux qui évoquent des grottes basalti- ques. Mais alors pourquoi leurs tons sont-ils, presque toujours, si sales, leurs constructions si faibles, leurs juxtapositions si pauvres ?
Le sens de cet art est peut-être dans toutes les analogies qu’il suggère, et toutes les analogies sont belles. Il n’y a pas de hiérarchie des formes, des matières, ni des couleurs. Le temps n’est plus où Gæthe écrivait que le jaune est une couleur ridi- cule… L'artiste a le droit de disposer comme il l’entend des ressources de son art, à condition qu’il ait assez de tête pour réaliser une œuvre harmonique, et — que cette œuvre se tienne... C’est ce don de réalisation et de composition qui paraît le plus manquer aux Cubistes. Ils ne savent pas choisir.
Mais je les crois surtout victimes de théories, picturales et litté- raires. Ce sont des gens qui cherchent constamment à mettre d’accord avec quelques pauvres concepts les dons de peintre qu’ils possèdent. Ils raisonnent trop. Je me refuse à suivre un peintre s’il exige de moi que je retrouve à l’origine de ses tableaux les figures tracées par l’homme de l’âge de pierre, les Kjoekkenmoeddings
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du Danemark, les preuves d’une théorie physique ou la démons- tration de l’atomistique. Il serait facile d’expliquer et de com- menter le Cubisme et le Futurisme par dix systèmes philo- sophiques ou scientifiques. Et ce sont là d’amusantes jongleries. Mais alors, nous ne parlons plus de peinture. Les théories, ça vient après, C’est pour plus tard, et ce sera l’affaire des cuistres et des maniaques...
S'il en est parmi eux qui soient réellement des peintres, ils se dégageront de cette phase critique, ils guériront de cette maladie, qui est peut-être, comme on dit, une maladie de la santé. Et ils se retrouveront toujours.
Pour le moment, je crois qu’ils se trompent.
Et pourtant... pourtant, je pense à Uccello, à l’Oiseau, qui vivait au temps de Donatello, qui ne peignait plus que des labyrinthes de lignes, de courbes et de figures où il pourchassait Pabsolu, dans un labeur extatique, et dont ses contemporains disaient qu’il était en train se devenir fou...
Je pense aux temps héroïques des Impressionnistes, et à l’époque où les familles se donnaient rendez-vous le dimanche devant leurs tableaux pour se payer une bosse de rire et déposer des sous sur leurs cadres.
Peut-être une esthétique nouvelle, encore imperceptible, est elle en germe dans cet art ? Il est terrible de se dire : C’est à notre tour maintenant de ne pas comprendre. Il y a toujours un moment où une génération s’écrie : Ah non, par exemple ! Je ne suis pas suspecte de timidité. J’admets zou, mais pas ça ! — Peut-être est-ce là notre point d’arrêt, notre pierre d’achoppe- ment à nous, comme l’ont été Wagner, Manet, Mallarmé, Debussy pour d’autres.
Il faut revoir, à la Rétrospective des portraits du XIX®siècle, un portrait de Janvier par Anquetin; le charmant portrait de famille de Besnard ; le fameux Renan de Bonnat (j'en parle pour mémoire et non pour la peinture) ; des bustes de Bour-
1092 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
delle et de Baffer. Il y a d’admirables Carrière: Arthur Fontaine, Alphonse Daudet, le Colonel Picquart. — Il y a trois Cézanne, un portrait de ‘Théodore Chassériau, par lui-même où lon retrouve son goût de l’effet simple et l’autorité de son style ; des Corot, des Daumier, un Degas ; la George Sand de Delacroix ; un peintre anglais par Fantin-Latour ; des sculptures de Maillol, un Goya, des Gauguin, le portrait de Mme Zola par Manet, l’extraordinaire portrait de M° Szarvady, de Ricard, qui dut être lentement peint, lentement amené, et qui se forme et se précise sous vos yeux comme une apparition ; trois Lautrec, un Whistler, un Vuillard, des Van Gogh et un Zuloaga.
Cette période de la peinture moderne est assez large et assez riche pour satisfaire à tous les désirs. Elle nous rassérène. Elle à regardé notre jeunesse. Nous avons vécu dans son enseignement.
L'exposition rétrospective du pauvre Albert Braut donne une idée complète de son talent fait de soin, de sobriété et de grâce.